Arthur le jardinier

Publié le par Carole

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Je venais de garer tranquillement ma voiture sur la place. Il me semblait, bizarrement, que quelqu'un me regardait. J'ai levé la tête. En effet... Il était là, avec sa cape de bure sur les épaules, comme un vieil homme s'ennuyant et regardant à sa fenêtre passer la vie.
Il y a des gens, comme ça, qui préfèrent avoir la mort chez eux plutôt que d'être obligés un jour de lui ouvrir leur porte. Ils ont moins peur, ils croient apprivoiser ce qui les hante. On bavarde avec elle, on lui fait place, on s'en amuse, et, parce qu'on pense la connaître, on croit l'avoir de son côté. Ne voit-on pas ces temps-ci de jeunes coquettes arborer des sacs à main ornés de crânes pailletés ? Mettre la mort dans son sac, pour l'empêcher d'y retrouver ces plus d'un tour qu'elle nous garde en réserve... naïve précaution...
En y réfléchissant, ce squelette à la fenêtre m'a rappelé Arthur le jardinier...
Quand j'étais élève de sixième au lycée Ronsard de Vendôme – celui-là même où Balzac avait fait ses études – régnaient sur la salle de sciences naturelles – comme on disait alors – monsieur et madame Auclair, couple de professeurs jeunes et radieux, au nom étincelant. Un vieux squelette dormait tout au fond de la salle, jauni, noirci, ranci, qui grelottait lorsqu'on le déplaçait. Le squelette me terrifiait, et je le rencontrais, fantôme hagard, dans tous mes cauchemars. Jusqu'au jour où un gamin de ma classe me glissa à l'oreille qu'il s'appelait Arthur, et qu'il avait été jardinier au lycée. Arthur le jardinier... J'avais cessé d'avoir peur : le squelette n'était plus qu'un brave homme qui avait ratissé les feuilles dans les allées du parc, semblable à ceux que nous croisions quand nous courions en rond, échappés clairsemés du vieux gymnase de bois, pendant les cours de gymnastique. D'un être aussi humble, paisible et familier, quel mal aurait donc pu me venir ? Il avait suffi de lui donner un nom, un costume de jardinier – ou une vieille cape de bure.
Et puis je me suis souvenue encore de ce jour où monsieur Auclair, dont la jeune femme enceinte était sur le point d'accoucher, nous avait fait un long discours émerveillé sur le "miracle de la naissance et de la vie". Je ne comprenais pas très bien. Mais dans son coin, Arthur le jardinier souriait doucement. Il avait vraiment l'air d'approuver.

 

Publié dans Enfance

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Catheau 21/11/2013 11:03

Un texte qui métamorphose avec art la Faucheuse.

kalalou 07/11/2013 19:28

Certains ont des squelettes dans les placards, d'autres les affichent aux fenêtres. Rien à cacher sans doute. Ou alors l'objet du délit est là aux yeux de tous mais trop évident pour qu'on s'y
arrête sérieusement. Ce squelette déchaîne aussi mon imagination. Merci pour ce texte

Carole 07/11/2013 23:12



C'est un vrai roman que tu me suggères là... Une version macabre de la "Lettre volée" ?



Cristophe 07/11/2013 09:43

C'est étrange comme beaucoup de squelettes s'appellent Arthur.

Carole 07/11/2013 10:37



Il faudrait faire une petite enquête. Je ne sais pas pourquoi c'est si fréquent.



zadddie 06/11/2013 23:35

et voila comment naquit ma tendresse pour Arthur le jardinier...

Patrick 06/11/2013 20:26

L'étrange rejoint parfois la poésie et le surnaturel.
Belle soirée.

Carole 07/11/2013 10:37



Souvent, même, je crois.



Nounedeb 06/11/2013 17:40

Ce squelette à la fenêtre, voilé, comme nous le faisons de la mort lorsque nous préférons, à tort, comme le dit Richard Lejeune, ne pas y penser.

FAN 06/11/2013 14:57

Décoration de la chambre de bonne d'un futur docteur en médecine!! Eh oui, il faut s'habituer à Arthur dans les salles de sciences! En plus, si le tien était jardinier, quelle poésie!! BISOUS FAN

phil 06/11/2013 13:13

Le jardinier de mon lycée s'appelait Benhur. S'agissait-il de son vrai nom ? En tous cas il n'avait rien d'un squelette et il pratiquait le lancer de balai, comme s'il se fut agi d'un javelot,
contre tous les rigolos qui tentaient d'entraver la progression de son char rempli de feuilles tombées.

ADAMANTE 06/11/2013 12:09

J'aime quand la mort se fait complice et sourit.
Derrière chaque squelette se cache une vie, des mots d'éternité gravés dans les os qui se donnent à voir. La mort miroir qui nous intrigue et que nous tentons d'apprivoiser pour exorciser la peur
de l'inconnu.

dalva123 06/11/2013 11:32

Tu as pris cette photo au moment d'Halloween ?
J'aime beaucoup l'histoire de cette jeune file en cours de science.
Même après sa mort, ce jardinier vivait encore puisqu'il était en classe, existant dans l'imagination des élèves.

Carole 06/11/2013 16:04



Non, pas du tout. Je l'ai pris début octobre, quand je sortais encore (j'ai été malade un bon moment).


Sinon, les souvenirs sont tout à fait authentiques. Je me souviens très bien de ces deux professeurs si jeunes et si beaux.



Richard LEJEUNE 06/11/2013 10:28

C'est simplement parce que nous, Occidentaux, refusons d'accepter notre finitude que la mort apparaît ainsi problématique.

Il fut, il est encore bien d'autres peuples où la mort était "préparée" de longue date, dans ses moindres détails, de manière que leur éternité dans l'Au-delà soit assurée et la plus agréable qu'il
soit possible ...

Je ne vais pas ici à nouveau mettre l'éclairage sur les Égyptiens ; je n'aurai point non plus l'outrecuidance de vous réciter la Lettre à Ménécée.

Mais philosophiquement parlant, je suis convaincu que nos contemporains auraient tout à réapprendre de la lecture des Anciens, tout à réapprendre de l'étude réfléchie de leur mode de penser et
d'agir par rapport à l'après.

Carole 07/11/2013 10:44



Oui, mais ils vivent trop vite pour regarder en arrière. C'est un rapport au temps, je pense, qui devra être réinventé - quand nous (et notre planète aussi) serons à bout de souffle.



Anne-Marie 06/11/2013 09:29

Rentrant du Guatémala, ton texte m'interpelle car là-bas, la relation à la mort est bien différente d'ici...Pas de peur, pas de tristesse; la Toussaint est l'occasion de fêtes joyeuses...J'aurai
l'occasion d'en reparler!

almanitoo 06/11/2013 07:17

J'aime l'équilibre que l'on retrouve dans chacun de tes textes, ici cet Arthur inquiétant et ce couple qui va bientôt avoir un bébé. Et la petite fille attendrissante qui a su vaincre sa peur en
"faisant connaissance" avec Arthur me fait penser qu'il en va de même pour les gens venus d'ailleurs, qui nous font si peur tant que nous ne les connaissons pas...

Jamadrou 06/11/2013 03:10

Apprivoiser pour apprendre à connaître , pour apprendre à aimer?

jill bill 06/11/2013 01:34

Ce fut en troisième primaire que je découvris le même en entrant dans cette classe, ce que j'étais moi-même sans le voir et j'en fus bien marquée.... Drôle de compagnie, mais comme nous étions
Halloween il y a peu... Merci Carole, excellent comme d'habitude...