Aller voir le blockhaus

Publié le par Carole

blockhaus-5.jpg.psd.jpg
 
Il y a quelque chose de très doux, de très léger, dans le spectacle d'une plage populaire, sur la côte atlantique, entre Quiberon et Saint-Nazaire, par une belle journée  d'été.
Libérés pour quelques jours de la lourde nécessité d'avoir l'air d'être ce qu'aucun humain jamais ne pourra être : employés de bureau, écoliers, agents de surface, coiffeurs, chômeurs, caissières, malades, ménagères ou chauffeurs routiers..., les baigneurs presque nus absorbent le soleil, la mer, le sable et le ciel par tous leurs pores vivants que dilate l'été. 
Tout à l'heure les ombres s'allongeront sur la plage, on reviendra au camping, d'un pas traînant, cuire des merguez sur un réchaud de fortune, jouer à la pétanque sur un coin d'herbe rase, on montera le son de la radio, peut-être même on dansera avec le voisin gendarme ou inspecteur des impôts, loin des goélands gris dont les ailes baignées de lune chevaucheront les vagues et les anciens naufrages.
Mais, pour l'instant, le soleil a pris possession du monde. Un employé pâle et malingre qui ne voyait jamais le jour s'élance à la poursuite d'un cerf-volant tout bleu, qui frémissant l'entraîne vers l'azur, un jeune garçon obèse cabriole sur le trampoline, une fille timide étendue sur les algues s'offre en sirène aux caresses du ciel, on achète aux marchands qui passent des glaces au goût sucré de paix. Il flotte dans l'air bleu quelque chose de joyeux comme un drapeau qui claque.
Alors, quelqu'un propose d'aller voir le blockhaus. Car la côte est semée de blockhaus, entre Quiberon et Saint-Nazaire, comme sur tout le littoral atlantique.
 
Tout en haut de son éperon de falaise, le blockhaus est visible de loin. On dirait un de ces rochers trapus taillé en force par l'abbé Fouré, une bête pensive, échevelée d'herbes sèches et veillant sur la mer.
Quand on s'approche, on voit qu'il est recouvert de tags et de noms d'amoureux, de lichens et de cinéraires. La rouille de son armure de fer a transpiré jusqu'au béton érodé qui s'effrite. Un pin maritime couché par le vent allonge vers lui ses racines. Dans le ravin tout proche, un autre blockhaus s'est déjà écroulé, et ses ruines battues par la mer, hantées de crabes et d'huîtres, se changent lentement en galets et en sable.
Si l'on pouvait entrer à l'intérieur, savoir ce qu'ils voyaient, ceux qui montaient la garde ici, comprendre ce que c'était, que d'attendre la fin, avec pour seuls compagnons le vent, les oiseaux et les vagues... Mais le blockhaus est muré. On s'assied sur le toit, en balançant dans le vide ses jambes nues et chaudes, et puis on rêve un peu. On aimerait comprendre comment des canons, des tanks, des ordres lourds de haine et des soldats à mitrailleuses ont pu ramper jusque-là sans glisser dans les dunes, s'abîmer dans les flots. On se prend à penser que la mer peut-être leur a parlé, à eux aussi, avant que tout finisse, d'un autre monde.
On est bien, là, sur le blockhaus qui s'émiette en rêvant, et qui bientôt, cédant au rauque appel de saint Guénolé devant Ys, à son tour tombera, sous l'étreinte des vagues, du pin maritime tout proche, du vent chargé de sel, ou des récifs d'hermelles. Des promeneurs passent en riant sur le chemin, on aperçoit en bas la plage, ses ronds bigarrés de parasols et sa foule apaisée, et on se dit qu'il n'est pas loin, peut-être, le jour où le bonheur, vraiment, sera rendu aux hommes.

Publié dans Enfance

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Plume 30/07/2012 22:00

le bonheur procuré par les vacances sur ces plages ne peut cependant faire oublier le passé tragique, si ces constructions s'effritent avec le temps, la mémoire demeure ... le plaisir de la plage
serait-il aussi fragile que la lutte la paix ...
Je suis émue par ton texte, je revis mon séjour sur les côtes normandes .
Bisous Carole, Plume .

Carole 01/08/2012 15:51



Il est bien fragile, oui, comme tout bonheur humain... mais j'ai poursuivi cette réflexion dans "Un mot de buis". Merci, Plume.



Lorraine 30/07/2012 16:51

Il y avait en tous cas une sorte de bonheur sur la côte atlantique, tu le décris dès les premières phrases. Un bonheur qui n'en est pas vraiment,disons plutôt une sorte de liberté d'être soi qui
donne du contentement. Le contentement des humains quand ils peuvent s'évader de la poigne patronale, du rythme saccadé des pointeuses, de l'étroite surveillance du chef de bureau ou de chantier.
Et puis, il y a le blockhaus. Même s'il s'enfonce peu à peu sous les rafales, même s'il disparaît presque, il reste le témoin d'une barbarie qui fait encore frissonner. Merci pour ce beau texte,
Carole.

Carole 31/07/2012 23:49



J'ai essayé de capter cela, le mélange de la liberté, du bonheur, et du souvenir lourd, oppressant. Merci, Lorraine, de m'avoir suivie dans cette réflexion.



Suzâme 30/07/2012 14:00

Je cours, libre, me détache des estivants, m'isole. Je le vois, j'y vais vers ce blockhaus, fief des âmes en quête de passé et d'idéal. Légèrement essoufflée par tant d'émotions, je m'assois, la
tête dans l'azur, les pieds parmi les fleurs sauvages... Je n'ai plus d'âge.
Oh comme je suis bien dans ton texte. Je contemple la mer. C'est mon activité préférée lorsque j'aborde une côte. Merci Carole pour ce bel instant de vacances ! Suzâme

Carole 31/07/2012 23:46



Oui, transformé par la nature, le blockhaus, legs de la guerre et de la haine, peut redevenir le fief des âmes libres. Merci, Suzâme.



Nounedeb 29/07/2012 17:29

Ronron.

Carole 31/07/2012 15:57



J'aime bien les entendre, tes ronronnements, féline Nounedeb...



Catheau 29/07/2012 17:20

Certains se sont battus pour que d'autres puissent goûter de nouveau à la liberté sur la plage. Aucune description n'est jamais anodine avec vous, Carole !

Carole 30/07/2012 01:35



Certains se sont battus pour la liberté, d'autres au contraire se sont battus, ou ont été contraints de se battre, contre elle. Mais finalement le temps a fait triompher la liberté et l'espoir,
biens fragiles cependant, comme un jour d'été à la plage...



L'Angevine 29/07/2012 10:36

il y a en a un aussi à St-Barhélémy vers le château de pignerolles

Hélène Carle 29/07/2012 06:11

J'aime tant ton écriture Carole, et tes descriptions, ah! tes si belles descriptions!
Et cette finale toute ronde d'espérance presque lilas tellement on la voudrait proche et odorante.

Je m'enrichis à chacune de mes visites, merci.

Hélène*

jill bill 29/07/2012 05:14

Bonjour Carole.... Depuis quelques décennies il vieillit en paix, témoin d'un passé douloureux, le regard porté sur l'horizon aujourd'hui bleu et plus gris de souffrance et noir du deuil... Ca et
là il font de la résistance.... Merci à toi.... jill

Martine 29/07/2012 04:58

Bonjour Carole,

comme j'aime ton billet.La rêverie sous un ciel estival, le vent, le goût iodé sur les lèvres... les souvenirs d'un Passé qui est lent à mourir. Ces traces bétonnées se dressent encore sur la côte
aquitaine.
Dans ma catégorie "ombre et lumière", le 27 octobre 2011, j'avais posté une photo de blockhaus tagué ( Pays Basque).
Un bau billet, riche de réflexion comme à ton habitude. j'aime beaucoup
Bon dimanche à toi Carole ;)
Martine