Alimentation café

Publié le par Carole

alimentation café chantenay
 
 
    C'était encore à Chantenay, au coin de cette impasse de la Conserverie, où rouille le passé près des usines mortes.
    Blottie dans l'ombre et dans la mousse comme un spectre très las, elle faisait signe encore, de son bout de rideau secoué en mouchoir, la boutique d'avant. Elle aurait tant voulu qu'on tende un peu l'oreille, maintenant qu'on allait la repeindre et la refaire à neuf.
    S'adressant dans le vent à la pluie et aux chiens, aux passants, au néant, elle répétait tout bas :
    " Ici on faisait halte après l'ouvrage, pour boire un coup de rouge et un verre de courage. 
    Ici on pesait lentement le beurre et la farine, et trois sous de persil, et dix sous de café. 
   Ici on buvait sec, à la santé des ouvriers, à l'avenir radieux, et au présent pas bien fameux.
    Ici on débitait les jours par tranches épaisses et dures, et le bonheur en petits dés comme lardons à frire. 
    Ici on médisait et on compatissait, on pleurait la misère et on faisait crédit. 
    Ici, disait le spectre de sa voix de mémoire, non ce n'était pas mieux, c'était même un peu triste et toujours un peu sale, ça sentait le charbon, le houblon, la ferraille, et aussi la sardine, mais c'était l'existence. Avant. "
    Et sans répondre je me suis arrêtée pour regarder passer, par le grand oeil crevé de la vitre brisée, les ombres oubliées de la vie qu'on vivait. Avant.

 

Publié dans Nantes

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Oh ! My Loop ! 18/02/2014 23:46

Carole,

dimanche matin dernier,

je me suis promenée juste en face,

sur les quais de Trentemoult

et dans les petites rues colorées, en arrière...

Loop

MARIE 13/02/2014 07:59

Belle photo d'un de ces lieux qui fut effectivement "le centre du monde" et n'est plus rien aujourd'hui !

M'amzelle Jeanne 11/02/2014 16:10

C'est triste.. d'abandonner un endroit où l'on fut heureux, on oublie facilement ce que l'on a aimé. lieux, famille.
Ton texte est très beau, c'était le vraie vie..

zadddie 11/02/2014 12:02

" A l'époque c'était différent...maintenant c'est différent.."

Carole 11/02/2014 15:15



Hum... oui oui. Pas si différent pourtant, pris dans le temps, toujours.



Quichottine 11/02/2014 01:46

C'est un superbe moment de lecture. Merci, Carole.

Passe une belle journée.

Gérard 10/02/2014 19:29

impressionnant..à des années lumières des grandes surfaces actuelles

FAN 10/02/2014 18:00

Mon adolescence dans l'épicerie /buvette de maman!!!Mais pas à Nantes!A Vincennes!! Nostalgie toujours!! d'mon temps, on savait faire la causette avec tous les gens du quartier et les gars des
usines!! BISOUS FAN

Lorraine 10/02/2014 17:21

Tout ce passé qui défile par ta voix revient dans "Le Café" où s'attablent les ouvriers. Je le entends, ils sont fatigués et poussiéreux, mais boire un coup ne se refuse pas. Une gamine danse à la
corde près de la porte; un chien passe, c'est celui de la Julie, vagabond mais affectueux. Sur la balance, Julie pèse la farine, ses poids de cuivre brillent comme un soleil..."
Merci pour cette visite d'un autrefois plein de nostalgie...

Lorraine

Nounedeb 10/02/2014 16:27

On y vendait sans doute le lait dans un bidon, à la mesure, et son odeur un peu fade se mêlait à celle du gros rouge servi au comptoir...

Catheau 10/02/2014 14:40

Toutes les mânes des travailleurs d'avant dans ce petit café, que vos mots ressuscitentavec émotion.

mansfield 10/02/2014 13:00

Quand la vie se rappelle à nous comme un spectre parfois, qu'il est bon de la ressusciter avec des mots!

dominique 10/02/2014 12:24

quel bon moment, j'ai passé à lire et regarder cette image. Magie des mots,magie des souvenirs. Il y a des années en haute savoie. Dans un coin reculé, il y avait un commerce de ce genre. À
l'intérieur une vieille femme. Tout semblait avoir 50ans et plus. Une sensation étrange de faire un bon en arrière. Seuls quelques produits "actuels" sur les étagères en bois montraient que ce
n'était pas une illusion.

emma 10/02/2014 10:32

tu me fais penser aux usines de Verhaeren :

"Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre
D'un canal droit, marquant sa barre à l'infini, .
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usine et fabriques...

Carole 11/02/2014 15:21



Même ambiance, oui, le temps des ouvriers dans les villes. Tu as bien choisi ces beaux vers. 



Joëlle Colomar 10/02/2014 09:41

Comme tu sais bien faire parler les lieux Carole ! En fermant les yeux, on pourrait presque se croire à "Avant". Amitiés.Joëlle

jill bill 10/02/2014 08:49

Ce genre de lieu près des usines autrefois, qui aujourd'hui ferment... l'avenir radieux, ah plus qu'une utopie... merci !

almanito 10/02/2014 08:03

Un endroit qui raconte encore la vie "d'avant", ce ne seront plus les mêmes qui fréquenteront la boutique une fois restaurée, mais je suis sûre que toi, tu trouveras encore un petit indice qui nous
révélera son passé...

Anne-Marie 10/02/2014 07:56

Un mode de vie révolu,à considérer avec une certaine nostalgie sans oublier, je pense, que cet"avant" n'était forcément "mieux", que tout n'y était forcément rose...

Richard LEJEUNE 10/02/2014 07:15

Nostalgie de l'"Avant", à laquelle il faut parfois sacrifier, un peu, pour nous permettre, après, de rebondir, beaucoup, et d'aller de l'avant ...

Toujours !