A Combray -1-

Publié le par Carole

de profundis Combray
"[L]es pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel" - Marcel Proust, Du Côté de chez Swann.
 
 
    A Illiers, qu'on appelle aujourd'hui Combray, tant le monde que l'artiste nous donne à voir finit par pénétrer toute réalité, il faisait bien froid. Pourtant la porte de la vieille église était restée ouverte.
    Nous sommes entrés, surpris d'être invités, et nous avons découvert la nef, semblable à un bateau s'en allant dans le temps, avec sa charpente de bois sombre qui rappelait aux promeneurs des longs plateaux de Beauce qu'il y avait eu là, jadis, de hautes forêts de chênes frémissant sous le vent.
    A la clarté d'un vitrail, j'ai aperçu cette pierre tombale. Elle recouvrait le corps d'un jeune abbé d'autrefois, disparu à vingt-cinq ans, disait l'inscription. De Profundis... sur la pierre couleur de terre dure, la tête de mort aux orbites profondes rayonnait d'ossements comme un soleil d'en bas... clamavi, clamavi...
    J'ai pensé que le jeune Marcel avait vu cette pierre, qu'il avait craint de poser ses pas sur ces os tournoyants, que le regard noir et cave du mort avait fait frissonner ses nuits agitées d'insomnie.
    Et je me suis dit qu'on pouvait, en effet, s'enfermer dans une chambre et bâtir toute une oeuvre, pour qu'Illiers devienne Combray, pour que les tombes se fondent en miel, et que l'os des visages en allés se sculpte de nouveau aux formes douces de la vie. Pour que la naïve brutalité de la mort laisse place aux savants cheminements de la mémoire, aux calmes intermittences de la rêverie. Et que les mots recouvrent peu à peu de leurs plis délicats les yeux perdus du temps - enfin retrouvé.

Publié dans Fables

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Balladine 27/02/2013 10:13

Merci pour ce beau texte de Proust. Je suis toujours très émue par ces dessins d'un autre temps, évoquant des vies disparues, mais qui se rappellent discrètement à nous.

Gérard 26/02/2013 19:03

quelle envolée de bons mots

Valentine :0056: 26/02/2013 17:08

Comme elle est belle, cette pierre tombale et comme ton beau texte l'accompagne bien, plein de sensibilité envers les lieux et ce qu'ils ont pu évoquer au frêle adolescent que fut Marcel Proust !
Le De profundis de Penderecki est également particulièrement bien choisi... et magnifiquement interprété.
Merci.

Mansfield 26/02/2013 15:40

Comme une jeune fille en fleurs, je n'ai pas perdu mon temps à te suivre dans cette église propice à la rêverie!

Carole 27/02/2013 11:42



Merci, Mansfield, à bientôt.



almanitoo 26/02/2013 14:02

Le temps qui passe et notre mémoire adoucissent peu à peu la violence crue de la mort afin de laisser les vivants l'apprivoiser en douceur.

Carole 27/02/2013 11:41



Et l'écriture, aussi...



Nounedeb 26/02/2013 13:59

Pas de mots pour dire l'émotion que je ressens.

Carole 27/02/2013 11:43



Merci, Nounedeb. Il est très émouvant en effet d'entrer dans cette belle église de "Combray".



Joëlle Colomar 26/02/2013 11:34

Une vie au travers de l'écriture. Je ne sais qui d'autre aurait pu la vivre ainsi . Belle journée à toi Carole. Amitiés. Joëlle

Catheau 26/02/2013 09:20

Peu ou prou de prêtres chez Proust. Si !Poiré, le prêtre dreyfusard qui confesse les Guermantes. Je préfère votre jeune et doux abbé que vous ressuscitez avec tendresse.

jill bill 26/02/2013 08:05

Proust et toi en parlez bien... 25 ans il n'a pas fait de vieux dans la "profession" ! Merci Carole...

Richard LEJEUNE 26/02/2013 07:33

Si je m'attendais à ce que vous évoquiez Proust à partir de cette pierre tombale !!

C'est là tout l'art de votre blog, Carole : nous emmener voir autrement ...

Impressionnant !