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Au balcon

Publié le par Carole

ange-balcon.jpg
 
La nuit tombait. J'avançais égarée. Il était au balcon. 
— Psitt ! 
J'ai levé la tête.
— Tu m'as appelée ? Qu'est-ce que tu veux ?
— Psitt ! Psitt !
— Tu sais donc où je vais ? Conduis-moi s'il te plaît...
— Pssitt !
— Pourquoi m'avoir fait signe, si tu voulais te taire ?
Mais lui, l'index sur la bouche, il ricanait là-haut, comme un oiseau malin :
— Psitt, psitt ! Psitt !
Il ne faut pas compter sur les anges pour nous indiquer le chemin. Mais s'ils sont au balcon, à nous faire signe et à nous regarder avancer dans la nuit, c'est sans doute, après tout, qu'il y a un chemin, quand même, quelque part...
J'ai poursuivi ma route. L'ombre noyait la ville. Lui, derrière moi, tout doucement, il appelait encore, comme on chuchoterait des secrets sans les dire :
— Psitt, psitt... pssitt... psssittt...

 

Publié dans Fables

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Terreur

Publié le par Carole

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Je n'avais jamais aperçu ce poteau, au bout du quai de la Fosse où s'affairaient autrefois les portefaix et les matelots retour des îles. Je me suis approchée... on l'avait planté là pour commémorer les noyades de 93, les noyades de masse ordonnées par Carrier pour vider les prisons surpeuplées de Nantes.  
L'eau a passé sous les ponts pendant plus de deux siècles. Pourtant, ici, quand on se penche vers la Loire, on ne peut pas s'empêcher de penser à ces gabares d'alors, construites exprès, avec leurs panneaux astucieusement coulissants, pour noyer des humains vite et bien. Souvent, il m'a semblé les voir, couchés dans la boue des marées descendantes, les milliers de cadavres. Souvent, j'ai cru les entendre appeler dans un souffle du vent, dans un long cri de mouette.
Il y a dans les grands crimes, comme dans les grandes vertus, quelque chose d'irréductible, qui traverse le temps, qui ne peut pas vieillir. Ils s'incrustent dans le passé indistinct comme dans un cadre de poussière où ils sont toujours vivants. Et que les siècles passent comme les fleuves ne peut rien y changer : c'est toujours au présent qu'on s'en souvient. 
Il faut aller plus loin encore. Tout meurtre inspire la peur. Mais le crime de masse planifié, les cargaisons d'esclaves, les gabares à noyés, les camps d'extermination, les baraques à gégène, tout cela qui s'allie comme une ombre démoniaque, dans notre histoire, avec la recherche du progrès et de l'efficacité, tout cela qui témoigne d'une raison dévoyée s'appliquant à calculer le mal aussi froidement que tout le reste, recherchant dans la destruction des humains cette efficience maximale qui convient à la gestion optimisée des sacs de marchandises et des stocks de rebut, inspire une peur d'une nature différente, une horreur particulière, un de ces tremblements qui font vaciller nos vies sur leurs bases, ce qu'on a justement appelé la Terreur.
Le panonceau de la Fosse est bien petit, et bien isolé dans la ville, sur son bout de quai peu fréquenté. Il est marqué du coeur vendéen et des hermines de Bretagne. Je trouve étrange qu'on laisse un groupuscule régionaliste s'approprier un tel souvenir. Car il me semble, à moi, que lorsqu'on dit "noyades de Nantes", que lorsqu'on dit "Carrier", c'est toute notre civilisation qui frissonne, devant son ombre hideuse, avec l'eau de la Loire.

 

Publié dans Nantes

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Un nid de fil électrique

Publié le par Carole

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Dans son fourreau de lierre, avec ses bras poussés comme des branches, et son air de vieux saule pêcheur, il m'a fait repenser, ce poteau électrique, à un étrange objet que j'avais vu, il y a des années et des années, au musée Philips d'Eindhoven.
C'était un nid d'oiseau, entièrement et parfaitement tressé de fil électrique, un drôle de nid de câbles qui était bien un nid pourtant. Un couffin de métal où des oisillons étaient nés, avaient crié pour la becquée, d'où enfin ils s'étaient envolés.
Le gardien nous l'avait présenté comme l'un des objets les plus précieux du musée. On aurait cru en effet une de ces oeuvres merveilleuses que des prisonniers sculptent avec des bouts de barbelés ou des morceaux de douilles, non par passion de l'art, mais parce qu'ils sont vivants, et que la vie ne peut que travailler à la métamorphose de tout ce qui la nie.
Je me demande si on le montre encore, là-bas, ce nid bâti dans une cour d'usine par un oiseau du ciel. Mais je sais une chose : quand nous, les humains, avec nos usines et nos villes, et nos moteurs et nos fumées, nous aurons disparu, ils nous oublieront aussitôt, les autres, les vrais habitants de la Terre. Ils recouvriront de leurs feuilles, de leurs ailes et de leurs élytres, nos villes et nos usines, et de nous il ne restera rien, pour cette éternité où tout recommencera, que des nids de fil électrique tout pépiants d'oisillons, et des poteaux de béton ruiné tout refleuris de ronces.
Mais s'il faut s'en réjouir ou s'il faut en pleurer, ou si cela doit nous être parfaitement indifférent, je n'en sais rien. Vraiment rien.

 

Publié dans Fables

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La queue pour le loto

Publié le par Carole

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J'ai pris la photo en passant, le soleil dans les yeux, sans même pouvoir viser. Bien sûr, elle est ratée, et pourtant tout y est : les voitures hâtivement garées sur le trottoir, les costumes un peu fripés du vendredi soir, les silhouettes patientes cernées de hauts murs sombres, la poubelle, et le grand ciel brûlé d'un soir de juin brûlant. La queue pour le loto.
C'est qu'on était vendredi 13, et qu'il y avait un gros tirage à espérer. C'est qu'il était presque sept heures, et qu'il fallait se hâter de jouer. Tenter de battre ou de rebattre les cartes du destin mal distribuées par des croupiers obtus. Se dépêcher d'aller changer pour les bons numéros la monnaie sans valeur d'une vie de numéro. 
Loto. Un impôt sur l'espoir. Le seul dont on s'acquitte sans sommations. 
Faire payer les rêveurs, les rameurs, les chômeurs pour le lendemain qui déchantera, au grand soir du tirage : il suffisait d'y penser.
On se presse à la porte des châteaux en Espagne. Qu'importe si le ticket n'est valable que jusqu'à ce rempart où on lit sans comprendre : "Laissez toute espérance".
 
J'ai bien l'impression que, d'année de crise en budget d'austérité, elles sont de plus en plus longues, ces queues pour le loto.
Comme la fin des mois.
 

Publié dans Fables

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Les colombes

Publié le par Carole

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C'était grand branle-bas au Jardin : quelqu'un avait jeté aux oiseaux tout un sachet de croûtons et de miettes, avant de s'en aller comme un dieu, indifférent au résultat de l'expérience.
On se pressait, on se battait, on se poussait, on jouait de la plume et du bec, pour attraper sa part et bien plus que sa part.
Et les blanches colombes n'étaient pas les moins âpres.
Et les blanches colombes n'étaient pas les moins avides.
Pourquoi en ai-je été surprise ?

 

Publié dans Fables

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Au confort moderne

Publié le par Carole

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Viens m'embrasser
Et je te donnerai
Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
(Boris Vian, Complainte du progrès)
 
 
A Trentemoult, c'est l'une des maisons les plus filmées, l'une des plus photographiées. Une star. Une reine bleue.Vieillotte et limpide comme un rêve de bord de l'eau, elle attire le regard quand on arrive par le fleuve, sur la petite navette. Si on s'approche, à pied, on découvre sans surprise que la boutique close donnait rue du Passage. On en devient un peu mélancolique, un brin méditatif.
Que pouvait-on bien vendre ici ? Des presse-légumes et des écrase-citrons ? des ouvre-boîtes et des perce-paniers ? des frigidaires et des atomixers ? des cuit-magix et des croque-badauds ?
Au confort moderne, dit l'enseigne désuète.
Nous rappelant ainsi que, de tout ce qu'aujourd'hui nous croyons désirer, de tout ce que nous pensons admirer, ce qui vieillira le plus vite, ce qui demain se fanera sans rémission dans sa poussière de temps, ce sera, à coup sûr, ce qui nous semblait justement le plus actuel, le plus branché, le plus in, le plus top, le plus contemporain, enfin le plus moderne - comme on disait encore, en ce temps-là.
 

Publié dans Nantes

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La petite librairie

Publié le par Carole

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En rangeant ma bibliothèque, j'ai retrouvé tout à l'heure ce mince volume... la couverture était un peu cornée, la tranche bien passée, et le papier s'acidifiait,
 
mais tout était intact et je l'ai aussitôt revue...
...la petite librairie...
C'était à Vendôme, dans le faubourg Chartrain, une toute petite boutique pauvre. Dans la vitrine on apercevait quelques volumes jaunissants. Derrière, dans des profondeurs d'océan, flottaient des rayonnages parcimonieusement chargés de quelques livres de poche. 
Moi, j'attendais chaque soir le car qui devait me ramener au village, luttant contre le froid et l'ennui en arpentant les rues. Chaque soir je tombais en arrêt devant la petite librairie. Chaque soir j'imaginais ce que ce serait d'entrer, de choisir parmi tous ces volumes inconnus, de sortir de l'argent de mon petit porte-monnaie, et d'emporter un livre. Mais entrer ? Moi ? Comment aurais-je pu ?
J'étais en sixième, et si timide, jamais je n'étais entrée seule dans une librairie. 
Un soir... il pleuvait, j'errais sans parapluie, glacée, dans le faubourg obscur. La boutique était éclairée. Il m'a semblé que derrière la vitrine quelqu'un me faisait signe. J'ai pris mon élan, et, surmontant ma peur, j'ai poussé la porte.
Il y a eu ce tintement grêle de la clochette, ce regard rapidement approbateur de l'homme qui veillait derrière le comptoir. Et les livres, qui murmuraient déjà, chaleureux, empressés. J'avais cinq francs dans mon cartable. Cinq francs seulement, cinq francs exactement, je m'en souviens très bien.
Tous les livres appelaient. Lequel choisir ? Je ne connaissais aucun auteur, aucun titre. J'ai cherché sur les étagères quels ouvrages on pouvait acheter pour cinq francs. Il y en avait très peu, bien sûr. Soudain j'ai vu ce mince volume... La Dame de pique, Pouchkine. La couverture était bien un peu effrayante, mais le prix était bas, et le titre extraordinaire.
J'ai sorti le volume de son rayon, très vite, n'osant pas même le feuilleter, et je l'ai abattu comme une carte sur le comptoir. Je tremblais. Le libraire toujours silencieux a soupesé lentement le livre, comme un juge aurait soupesé mon âme, supputant toutes les possibilités de bonheur qu'il recelait, approuvant silencieusement mon choix d'enfant. 
Je suis revenue ensuite bien des fois dans la petite librairie, économisant tout ce que je pouvais, me privant impitoyablement de carambars et de scoubidous, attendant parfois des semaines pour amasser de quoi emporter les livres les plus épais.
Jamais le libraire ne m'a dit un mot. Toujours il soupesait les livres que je choisissais, approuvant silencieusement, avant d'accepter ma monnaie.
 
J'ai sorti de la bibliothèque le mince volume usé, pour le soupeser à mon tour. Et je l'ai trouvé étrangement lourd. C'est qu'il portait en lui tous les autres, sans doute, tous ceux que je devais accumuler par la suite. La tranche autrefois rouge était désormais presque rose. Une dame de coeur, finalement, cette Dame de pique.  
Et j'ai pensé, presque en pleurant, qu'il devait être mort, ou bien très vieux, aujourd'hui, aussi mort, aussi vieux que les Vieilles de la couverture, le libraire qui m'avait accueillie, un soir d'ombre et de pluie, dans son humble boutique toute éclairée de livres, comme au seuil d'une vie.
 

Publié dans Enfance

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Immobilité

Publié le par Carole

    Quand Sophie Clémençon avait posté, la veille, sa lettre de candidature pour le poste de chef de rayon expert surgelés qui allait être vacant, elle s’était préparée à quelques difficultés. Elle savait que les postulants seraient nombreux, que la direction allait recevoir des paquets de CV par centaines. Elle savait bien aussi qu'on choisirait à la fin quelqu'un d'autre qu'elle, évidemment, quelqu'un de l'extérieur, quelqu'un de bien plus jeune, avec des diplômes et des références. Mais elle avait tenu à envoyer la lettre. À ce qui s'était passé ensuite, à tout ce que cette candidature absurde allait déclencher, comment aurait-elle pu s'attendre ? [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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Juin

Publié le par Carole

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M. Chat - Trentemoult
 
 
Comme un chat qui s'étire
l'après-midi s'allonge
à l'ombre des vieux murs.
L'été dort au jardin
bourdonnant de chaleur
sous la touffeur d'orage.
 
De son oeil fixe et blanc
sans paupière et sans rêve
le temps ce vieux cyclope
le regarde dormir.
 
Bientôt le soir qui rentre
mènera vers l'anneau
son grand chien d'ombre bleue.
Le temps face de lune
froidira ces pierres mornes
qui lézardent au soleil.
 
Mais l'été sur son mur
somnole comme un chat
dans la torpeur de juin
qui ronronne au jardin.
 

Publié dans Fables

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Gigantomachie

Publié le par Carole

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   7 juin 2014 - Parade de Royal de luxe
 
 
Hier, à Nantes, c'était jour de sortie des géants.
Comme tout le monde, j'ai photographié la grand-mère, Gargamelle à chignon qui parcourait les rues sur son fauteuil roulant comme d'autres font aller la Terre depuis leur trône doré.
 
La photographiant j'ai photographié toute une grappe de photographes au balcon.
Et, comme à chaque fois que je fais face à d'autres photographes en foule – ce qui ne m'arrive après tout pas si souvent –, j'ai eu cette drôle d'impression de culpabilité... l'impression bizarre... d'être... oui, d'être un tueur parmi une bande de tueurs.
C'est que c'est très dangereux, en fait, un appareil-photo, c'est même une arme mortelle.
On vise, on appuie sur le déclencheur, et, clic, on assassine le présent qui retombe vaincu dans un coin de machine. Clac : "je vois" est devenu "j'ai vu"... Il ne reste plus ensuite qu'à ranger les images dans leur boîte à mémoire, comme un chasseur de papillons cloue au fond d'un casier à poussière les beaux insectes morts cueillis dans un frisson d'été sur les branches du jour.
Pourtant, je vous le demande, qui, aujourd'hui, se fatiguerait à construire une marionnette géante, s'il n'était pas certain qu'on la photographiera des centaines et des milliers de fois, sous toutes les lumières et sous tous les angles ? Et qui sortirait de chez soi pour regarder une simple marionnette, fût-elle géante, s'il n'était pas assuré de pouvoir la photographier ?
Ce n'est pas la grand-mère des géants qui est la reine de ce monde. C'est l'image. Et nous, que sommes-nous, nous qui chassons les photos comme nous conjuguerions le temps, au passé et au plus-que-passé ?
Tous vieillards.
Tous marionnettes.
 

Publié dans Nantes

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