Tranché

Publié le par Carole

Tranché
Aboli bibelot d'inanité sonore
 
 
C'était, derrière le rideau de fer d'une de ces boutiques d'antiquaire où s'accumulent les curiosités bizarres et les bibelots dérisoires, un chien presse-livres, double de sa moitié, moitié de son entier, qui embrassait le vide. Etonnant songe-creux de plâtre, beau toutou pompéien que partageait le rien, bizarre tout-en-deux qui n'était pas même un.
 
Semblable à ces héros de dessins animés qui courent au-dessus des abîmes sans remarquer que le sol a quitté leurs pas, il continuait, fantastique et tranché, à frétiller de la queue, à cligner de l'oreille et à monter la garde - à faire semblant de rien, à ne pas remarquer - il continuait, tranche d'inanité, tronche d'humanité. Continuait... 
 
 
C'est si souvent ainsi. Les choses, les gens, les mondes, déjà brisés, rompus en blessures et platras, qui pourtant continuent, moulages de leurs cadavres, comme si de rien n'était, comme si jamais ils n'avaient réellement été, à croire qu'ils sont encore, dans leur coquille d'inconscience, ce qu'ils croyaient qu'ils furent.
 
Et je n'ai jamais su s'il fallait les admirer, les plaindre, les avertir, les fuir - ou simplement, de temps à autre, se retourner sur soi-même, revenir sur ses pas, et se tâter les côtes, pour vérifier qu'on marche encore... entier !
 

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Z
jamais déçue de te lire....
Amitiés en passant.
Répondre
R
Kitchissime cet objet !
Heureusement, il permet une très belle réflexion ... c'est déjà cela de gagné.
Répondre
M
Une très belle métaphore de nos comportements. Ce chien est craquant et ... Il dérange tout autant!
Répondre
N
Malaise né de la photo. Partition d'un chien qui pourrait évoquer toute ségrégation. Vertige né de la lecture des pensées qu'elle t'a inspirées. Mais "aboli bibelot d'inanité sonore"... Merci Carole.
Répondre
L
Une poésie que j'adore, très profonde et d'une forme tellement agréable ... Merci Carole.
Loïc
Répondre
G
les chiens comme les voitures, ils ont leurs coupés
Répondre
A
Voilà un toutou bien mal-armé pour la promenade mais en situation, dans une bibliothèque, ne ferait-il pas une sorte de reader's digest ?
Répondre
C
J'aime beaucoup! Pauvret! mais il suffirait de quelques livres pour que sa cassure prenne sens et valeur ;)
Répondre
A
Si on poursuit à partir de l'exemple du dessin animé, alors peut-être vaut-il mieux rester inconscient de ce que l'on est ou de ce que l'on est devenu car dans la BD, le personnage ne tombe que lorsqu'il s'aperçoit qu'il marche dans le vide. Il faut une certaine dose d'inconscience pour vivre...
Répondre
C
Magique, ce petit chien coupé en deux !
Répondre
Q
Bonne question et magnifique page.
Tu fais toujours de belles rencontres.
Merci pour tout.
Répondre
E
Joli presse-livres...
Etre et avoir été.... devenir !
Répondre