Quelque chose de Johnny

Publié le par Carole

       Parce qu'au fond, en y réfléchissant avec sincérité, et malgré tout le mal qu'on a pu en dire, il faut bien le reconnaître, maintenant qu'il est mort,
       qu'on a tous en nous quelque chose de Johnny,
      je réédite aujourd'hui ce texte, écrit en 2012 lorsqu'il était venu près de chez moi, presque encore jeune, chanter au stade de la Beaujoire.
 

http://www.chemindesjours.com/article-10-secondes-et-un-concert-107768031.html

Avec dix secondes de retard
 
7 juillet 2012

Give me back the world I remember,

One more ride on the merry-go-round, Neil Sidaka

 

 

    Dès trois heures de l'après-midi on a vu la foule avancer dans les rues, vers le stade de la Beaujoire où il devait chanter le soir - des parents avec leurs enfants sur le dos et de grands sacs de victuailles, des retraités avec leur tabouret pliant et leur parapluie à carreaux, des gens de tous les âges, venus de partout.
    A la sortie du parking du supermarché où je m'étais imprudemment garée, ils avançaient en longues rangées calmes. Comme je n'allais pas dans la bonne direction, on m'interpellait - "C'est par là... Faut aller voir Johnny, on vend des places à vingt euros..."
    Sur la route, j'ai rencontré ces jeunes, avec leurs tatouages et leur longue écharpe "Johnny", qui attendaient en buvant des bières. Voyant que je m'arrêtais pour le photographier, le plus petit s'est avancé vers moi. J'ai eu peur pour mon appareil-photo... mais il a passé autour de mes épaules l'écharpe "Johnny", et il m'a embrassée sur les deux joues. Il était content. Tout était si léger, si facile.
    Un vieux monsieur s'avançait avec son déambulateur, soutenu par sa fille, très grand, très blanc, et on s'écartait doucement devant lui. Il pleuvait, il faisait presque froid, mais Johnny allait mettre le feu, tout à l'heure, et ces gens qui avaient travaillé toute la semaine, ou toute la vie, ces gens qui avaient encore devant eux des heures d'attente avant le début du concert, ces gens qui étaient venus de loin, étaient heureux.
 
    Maintenant, la nuit va tomber, et dans toute la ville on l'entend.
    On dit que c'est sa dernière tournée. On l'a déjà dit plusieurs fois. On le dit maintenant à chaque fois.
    Renvoyée par les amplis dans tous les jardins, toutes les cours d'immeubles, rentrant par toutes les fenêtres entrouvertes, la voix n'a pas vraiment vieilli, très bien timbrée encore, elle reprend inlassablement les tubes du passé. Cette chanson, par exemple, que mon voisin de Châtellerault mettait chaque soir sur son pick up en rentrant de l'usine, toujours la même - cette chanson que chaque soir, pendant un an, j'ai entendue, cette chanson que je ne pouvais plus supporter - je ne sais pas comment elle s'appelle, mais je l'entends très distinctement ce soir dans mon jardin dont le sol vibre.
    Plus fort encore, ensuite, j'entends résonner l'immense clameur et les applaudissements des spectateurs.
 
    Ce qu'ils applaudissent, si ardemment, dans la nuit qui tombe tout à fait maintenant, c'est peut-être, c'est forcément autre chose que cet homme déjà âgé et teint, en costume pailleté, qui hurle devant eux dans son micro, sous la lumière factice des stroboscopes, entouré d'un orchestre démesuré. Oui, c'est sûrement autre chose, voilà ce que je me dis, dans la nuit qui s'épaissit, tandis que reprend la voix lointaine. Qu'est-ce donc ? - peut-être leur jeunesse, ou celle de leurs parents, l'illusion d'un monde resté intact, celui des années soixante, des déesses, des quatre-ailes et des ami 6, du général de Gaulle, de tante Yvonne, des pop-stars, de l'ORTF et du train Interlude avec sa petite gare de La Solution où tous les problèmes trouvaient une fin paisible. L'angoisse un moment suspendue de ce qui passe et ne revient pas. Le désir simple de vivre heureux, d'être ensemble, de ne plus se quitter.
    Dans la nuit tout à fait tombée maintenant, j'ai presque peur qu'elle cesse, cette voix qui m'assommait autrefois, qui m'exaspérait, il y a si longtemps, quand chaque soir je subissais le vieux pick-up de mon voisin.
 
 
    C'est curieux, je viens seulement d'y penser : si le stade est à trois kilomètres de chez moi, comme je le crois, j'entends la voix de Johnny avec dix secondes de retard. Dix secondes, le temps que cette vibration met à courir en tremblant, du sol du stade au sol de mon jardin. Dix secondes où déjà s'est logée l'inexorable loi du temps.
 

Publié dans Divers

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FAN 11/12/2017 17:50

j'ai vécu les années "Golfe Drouot", aussi, je ne peux que rendre hommage à celui qui nous a fait écouter du Rock and Roll !!Elvis Presley lui avait montré le chemin!! Même si j'écoutais Brassens et Brel, Johnny était comme un frangin!! Quant à JEAN D'O, j'ai aimé le lire et l'écouter dans sa période d'homme vieillissant, il avait acquis la sagesse des grands esprits!!!Bisous Fan

JC 11/12/2017 15:04

Comme bien d'autres, et même si je n'ai pas été une fan de Johnny, ses chansons sonnent mes 15 ans. Je reconnais que cela fait quelque chose. S'il est parvenu à ainsi rassembler les foules dans la joie et la ferveur, c'est formidable. Bonne soirée Carole. Amitiés. Joëlle

Pastellle 07/12/2017 13:13

Oui, on a tous un petit quelque chose de Johnny, un bout d'histoire, une chanson, un souvenir. Mais c'est différent pour chacun. L'important comme tu le dis c'est qu'il ait rendu des gens heureux. C'est même essentiel. Quand même je souris à l'idée de la rencontre là haut avec Monsieur d'Ormesson. :)

Nounedeb 07/12/2017 08:28

Les deux personnalités si contraires qui viennent de mourir, Jean d'Ormesson et Jonnhy Halliday, se retrouvent pour moi ainsi: Je les détestais lorsqu'ils étaient jeunes, et tous deux ont magnifiquement vieilli, se bonifiant sans cesse, et je me suis mise à les aimer.

Richard LEJEUNE 07/12/2017 07:07

Il a accompagné notre adolescence et toute notre vie, en somme, ce Jean-Philippe Smet né à deux pas de chez nous, dans le quartier des Marolles, à Bruxelles ... Il a tant retenu nos nuits pour allumer le feu de nos jours ; et maintenant, il est définitivement dans la sienne .. pour notre éternité à tous.

Loïc Roussain 06/12/2017 21:34

J'ai l'impression, pour ma part, d'avoir un peu raté l'époque yéyé et celle de la montée de Johnny. D'une part, je ne pouvais pas beaucoup l'entendre : pas d'électrophone, et encore moins de TV ou de chaîne !
D'autre part, dès ce début des années 60 je préférais d'autres musiques. Mais aujourd'hui cela ne m'empêche pas d'apprécier certaines de ses chansons (les plus "calmes" !)

Quichottine 10/12/2017 08:29

Je suis un peu comme Loïc... j'ai raté l'époque Johnny, mais, comme Nounedeb, je trouve qu'il a bien vieilli. Je n'ai pas tout aimé de lui, mais j'aime certaines chansons. Il faudra que je regarde qui les a écrites pour lui.
Ton texte m'a beaucoup émue. C'est une découverte pour moi car je ne l'avais pas lu en 2012.
Je crois aussi que nous avons tous en nous quelque chose de Johnny. Qu'on l'aime ou non, qu'on soit fan ou non, qu'on l'ait toujours connu ou qu'on aille vers lui aujourd'hui, avec un peu plus de dix secondes de retard.
Passe une douce journée Carole. Merci pour tout.

Aloysia 06/12/2017 18:43

Il a traversé notre génération comme une flèche radieuse et je dois dire qu'on ne peut qu'en être ému. D'autant plus quand, "Jeannot" à l'américaine, il suit à un jour près dans la disparition ce "Jean" si français qui le suivait d'un jour en date d'anniversaire (15 juin 1943-16 juin 1925). Deux étoiles qui s'équilibrent l'une l'autre dans les qualités humaines et à qui l'on accorde d'être éternel pour l'un et immortel pour l'autre... différents et pourtant jumeaux, comme Castor et Pollux.

jill bill 06/12/2017 18:41

Immortel, ses fans l'ont espéré mais la mort a raison de nous tous, connus ou inconnus, qu'il repose en paix, sa voix, sa musique resteront un baume pour ses fans...

La Baladine 06/12/2017 18:16

Oui, le temps est irréversible... Mais qu'on le veuille ou non, qu'on aime ou pas l'artiste, Johnny est maintenant à jamais partie intégrante de notre patrimoine.

Suzâme 06/12/2017 17:45

Bonjour Carole,
Ton texte accompagne une part de ma nostalgie. J'ai un âge aujourd'hui qui ne peut mentir qu'il a connu cette "idole". Je te confie l'avoir aimé de 8 à 15 ans. A 6h du matin, l'info à l'oreille, j'ai laissé glisser quelques larmes. Comment est-ce possible? Je n'avais plus rien de commun avec ce senior éternellement jeune bagué et tatoué. Certains "souvenirs, souvenirs" remontent à la surface du lac des morts.