La Danse

Publié le par Carole

Jeune femme devant "La Danse" de Derain

Jeune femme devant "La Danse" de Derain

Qu'avait-elle aperçu, la jeune femme immobile, posant ses yeux sur cette toile folle où la spirale du serpent emporte dans sa danse le monde entier qu'elle crée ? Où donc voulaient-ils l'entraîner, ces grands corps ondoyants qui l’avaient invitée, de leur oeil clair et nu, à glisser dans leur ronde annelée comme un serpent d'Eden ? Et pourquoi finalement s'était-elle détournée après quelques secondes, pour s'arrêter plus loin, quelques secondes encore, de tableau en tableau, immobile toujours, se détournant toujours, poursuivant sagement sa visite ?
 
Dans notre siècle où les critiques et les marchands l’ont si bien emporté sur les artistes que ceux-ci se sont eux-mêmes transformés en critiques et en marchands, on l’a dit si souvent, pour tout justifier, que les vrais créateurs d'une oeuvre d'art, ce sont ses "regardeurs".
Mais être un "regardeur", cela est-il possible, cela peut-il avoir sens et vie, si le regard n'accepte pas d'abord de se laisser appeler et séduire par un oeil qui l'invite ? S'il ne vient pas rouler, oublieux de lui-même, dans ce regard d'un autre, sinueux comme un point d'interrogation, troublant comme un serpent qui tente ?
 
Il est si loin le temps où des musiciens faisaient chanter les gnomes à une exposition. Si loin le temps où d'un coup de pinceau on renversait des mondes.
Créer, aujourd'hui, c'est surtout s'employer à susciter le commentaire des critiques.
Et "regarder", dans nos musées modernes si étrangement didactiques, cela ne se conçoit plus guère que comme un processus immobile et sage, passif et purement rationnel. 
 
Et pourtant.
                     Sous leur grand couvercle de verre elles étaient encore si vivantes,
                                                                                            si tournoyantes et si ardentes,
                                                               ces danseuses édéniques,
                                            si ondoyantes et colorées,
                                                                                     si nymphes et si faunes,
                                                                que oui, vraiment,
il m’a semblé qu’elles l’appelaient,
                                                                             la jeune regardeuse immobile,
                                                                 et qu’elles m’appelaient
                                                                                                                  moi aussi,
                                             de tout leur élan                                                                                                                                                          dansant,
                         qu’elles nous appelaient tous
                                                                                    à entrer
                                                                          enfin                      
                                                      dans leur
                                                                                   ronde
                                                                  sauvage,
 nous les regardeurs modernes toujours guidés, audioguidés, téléguidés.
 
 
Regarder comme on danse. En fauve, en faune, en oviri.
Et se laisser glisser dans les anneaux de l'oeuvre comme un corps en Eden.
 
Et couler son regard tout vivant renaissant dans l'oeil qui le regarde, 
pour enrouler son âme, comme un serpent qui mue, à l'élan créateur.
 
 
 

Moussorgsky - Tableaux d'une exposition - Gnomus - 1874

Publié dans Fables

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M
Se laisser prendre et emporter dans les voiles que l'art sait faire tournoyer sous nos yeux, une tentation très forte!
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M
Un sujet qui me touche beaucoup en tant qu'artiste. Car, comme cette semaine où j'étais de permanence dans un salon, je guettais, du coin de l'oeil la réaction des gens face à mon panneau. Certains le regardaient négligemment, presque avec indifférence. D'autres par contre s'arrêtaient net et le contemplaient longuement. Quelque fois me faisaient part de ce qu'ils en pensaient. Lorsqu'il n'y a pas de ventes, on est tout de même ravis de pouvoir échanger avec le public. de recueillir leurs émotions... des regardeurs, des contemplatifs, des rêveurs... pour qu'un tableau, une création continue à vivre...
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J
Créer, c'est me semble-t-il, communiquer. Nous ne parvenons pas à entrer en communication de façon aussi aisée suivant nos interlocuteurs. Un tableau, une musique peuvent nous parler alors que d'autres nous laissent indifférents. Ils sont en résonance ou pas avec nous et les guides ne peuvent rien y changer. Bonne journée Carole. Amitiés. Joëlle
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C
Je lis votre beau texte alors que je suis plongée dans la lecture du catalogue de l'exposition "Proust et les arts". Et je me dis que j'aurais aimé visiter le Louvre avec Proust comme guide !
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L
Je ne sais pas pourquoi certaines œuvres picturales me happent, et pourquoi d'autres me laissent indifférente; ce n'est pas une question de technique ou de style, c'est un domaine où je suis d'une inculture crasse, tout comme en photographie, mais c'est un fait. Dans certains tableaux, formes, couleurs, matières, quelque chose parle à ma sensibilité, m'invite... Je ne vais guère chercher plus loin, mais je peux m'abîmer longtemps dans une contemplation, surtout si elle dégage quelque chose d'apaisant.
Quant aux "Tableaux d'une exposition", grand souvenir de collège, où profs de musique, de dessin et de français avaient travaillé conjointement autour de cette promenade inoubliable! (coup de cœur personnel pour Baba Yaga,"la cabane aux pattes de poule" :-)
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Q
Je ne connaissais pas ce morceau de musique, j'ai aimé, merci.
J'ai aussi aimé ta façon de regarder ces danseuses...
Je n'aime pas visiter les expos avec un guide, virtuel ou pas... j'ai plutôt tendance à aller parfois trop vite jusqu'au tableau qui va me parler et devant lequel je vais rester un long, très long moment immobile.
Suis-je une regardeuse pour ceux qui passent aussi, trop vite ?
Je ne sais pas. Mais je sais qu'un tableau, une sculpture, un morceau de musique, a le don d'éveiller quelque chose de profondément ancré en moi. Pas tous, quelques-uns, mais de surprise en surprise, il y a toujours un moment où je reste dans une immobilité qui cache un profond bouleversement.
Merci pour tout, Carole.
Passe une douce journée.
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F
De suite, j'ai pensé aussi à " la danse " de Matisse!! à la lecture du "serpent qui danse" de Baudelaire!! Un brin voir plus de nostalgie , des sensations que la nouvelle génération peuvent difficilement acquérir à cause de tout ce qui les empêche de vibrer (à part leur IPHONE)!! Bisous Fan
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A
Comme il était dit au générique de l’excellente émission de Jean de Loisy sur France Culture « Les regardeurs », ceux-ci font autant le tableau que l’artiste.
Lorsque je contemple « La danse à la campagne » de Renoir tout mon corps, mes émotions, participent à la création de l’œuvre. Tout autant que l’artiste qui a permis à ce couple de s’unir dans un même mouvement. Sans l’imagination conjointe, à travers le temps, du créateur et du regardeur, l’œuvre n’existerait pas.
Je suis séduit, Carole, par votre vision poétique d’un regardeur devant l’œuvre. Superbe !
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C
Oui, bien sûr, j'avais pensé à ce générique de l'émission "Les Regardeurs" (elle a changé de titre maintenant).
G
les critiques sont utiles et il est bon de s'en inspirer, mais cœur et sensibilité doivent avoir le dernier mot.
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A
Merci Carole pour cette chouette interprétation de Gnomus, avec en plus le tableau original !! Merci aussi pour ton beau poème, et cette profonde méditation sur "le regard posé" sur une oeuvre. Oui, depuis la photo initiale qui elle aussi est super, présentant le "regardeur" comme une ombre immobile et presque insaisissable face à la couleur chantante du tableau, je vois que ton article est un mouvement lui aussi, depuis la pose statique du critique ou de l'indifférent curieux, jusqu'à la contemplation empathique de celui qui, s'oubliant pour plonger dans l'oeuvre, se laisse emporter par elle - qu'elle soit picturale ou musicale d'ailleurs.
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A
Laissons les snobs acheter des gribouillis à des prix astronomiques pour nous laisser emporter dans la danse au gré de nos coups de coeur. Chacun voit et s'émeut selon sa sensibilité et aucun critique n'y pourra jamais rien changer, mais dommage que beaucoup de vrais artistes finissent dans la misère alors que d'autres...
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J
Etre catalogué, étiqueté, critiqué, par les pros de la chose qui jugent et donnent les cotes, je préfère encore les regardeurs, les quidams, qui vont aimer ou pas, dans leur for intérieur, mais auront pris le temps de tableau en tableau dans une expo, un musée, qu'importe leur sexe et âge après tout, merci Carole, toi qui a le regard alerte comme ta plume !
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