Baudelaire dans la rue

Publié le par Carole

Baudelaire dans la rue

C'est toujours étonnant, ces gens qui utilisent les murs comme des pages blanches pour y noter absurdement des mots qu'on efface aussitôt.

Mais c'est la ville, au fond, qui veut cela. La ville qui ne fait jamais silence et exige de nous tous des mots, des mots, des mots pour faire taire le fracas et pour remplir le vide. Des mots pour exister, et des mots à faire exister, quand on n'est qu'un passant aussitôt englouti par la foule. Des mots que la ville suscite et que la ville efface, jetés comme des affiches à arracher, sur tous ces murs qui nous enserrent.

 

 

Je traversais la rue dans le grondement des moteurs et le fracas hâtif des destinées précaires.

Et soudain il a été là, devant moi, comme une apparition, ce vers cacophonique et magnifique, affiché sur un mur par un passant enfui, ce vers si absolument parfait dans son roulement de r, qu'il me semble toujours que toute la laideur du monde se fige en lui comme en un diamant hérissé et glacé, dans l'attente de la beauté qui doit passer enfin - et disparaître aussitôt.

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait

 

La rue assourdissante hurlait, oui, elle hurlait encore, elle hurlait toujours, elle grondait, klaxonnait et crissait. Peut-être même n'avait-elle jamais connu plus grand vacarme, plus imbécile tintamarre, plus absurde chaos.

 

Et pourtant...

qu'un inconnu de nos rues d'aujourd'hui inscrive sur un mur de la ville, comme ça, juste en passant, un vers de Baudelaire, je ne sais pas ce que vous en pensez, vous, mais pour moi, cela suffit à donner sens à tout.

A la ville si laide, au crissement des pneus, à la ruée des moteurs, à la rumeur des foules, aux murs couverts de tags, à tous ces mots absurdes que nous jetons partout comme des cris - et qui parfois - une ou deux fois par siècle, peut-être, par la voix d'un poète, se mettent enfin, et pour toujours, à exister.

 

Une forme de réversibilité, peut-être.

 

 

Publié dans Fables

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Jean-Pierre Tondini 19/09/2017 10:19

Mots écrits éphémères, comme les paroles qui s'envolent, le mystère d'exister... Le poète l'a compris sous le vacarme urbain et les odeurs de carburant.

Thérèse 17/09/2017 18:31

Désolée, le lien n'a pas marché.
http://fleursdumal.org/poem/224

Thérèse 17/09/2017 18:30

Parfois il suffit de lire une phrase quelque part pour s'arrêter un instant, voir, comprendre et repartir, rassuré...
"A une passante"

FAN 13/09/2017 17:14

Pourquoi pas écrire de la poésie sur les murs si ingrats!!un seul bémol, il aurait été judicieux de nommer l'auteur!! Bisous Fan

Carole 13/09/2017 17:52

Le nom de l'auteur est dans le titre, comme l'indique Loïc. Et il est aussi dans le texte. Mais je peux mettre un lien vers le poème complet, pour ceux qui ne le connaissent pas. Je vais chercher ça.
Par contre, l'auteur du graffiti, lui, n'a pas jugé bon d'indiquer l'auteur sur la "page" du mur. C'est la loi du genre, au passant de deviner, lorsqu'il s'agit d'une citation...

Loïc Roussain 13/09/2017 17:37

Le nom de l'auteur est dans le titre : Baudelaire.

La Baladine 13/09/2017 16:46

C'est sans doute le miracle de la littérature; une seule phrase, un seul vers, aussi simple que la vie quotidienne, se charge de sens d'une profondeur inouïe. Belle idée que celle du passant qui a illuminé ce mur blanc, et rendu sa vérité à la rue.

Loïc Roussain 13/09/2017 15:37

Des mots, des phrases, citations d'écrivains, de musiciens, de peintres, etc, garnissent, en une jolie écriture, les murs de la maison de retraite où vit ma belle-mère. Ces mots prennent alors une tout autre allure, d'autres sens. Surtout pour les pensionnaires, sans doute.

Nounedeb 13/09/2017 12:23

De la poésie court les rues. Quel réconfort!

Catheau 13/09/2017 11:21

Superbe, cette rencontre. Il n'y manquait que la dame en noir, "longue, mince, en grand deuil". Un de mes poèmes préférés !

eMmA MessanA 13/09/2017 09:11

J'aime la rumeur de la ville. Elle me manque cruellement depuis que j'ai quitté Paris pour un petit village de Vendée bien calme, tranquille et... sans graffiti.
Le lierre couvrira bien vite ce vers de Baudelaire si joliment tracé sur un mur blanc éclatant. Restera cette page que tu nous as confiée... Merci.

almanito 13/09/2017 08:22

Une réversibilité pleine d'espoir, qui m'a emmenée vers le poème éponyme que je ne connaissais pas. Tu vis tout de même dans une ville exceptionnelle!

Richard LEJEUNE 13/09/2017 07:21

Ce qui me rassure, dans ce monde de mots souvent sans sens, jetés phonétiquement sur des écrans de portables, c'est que d'aucuns existent encore qui lisent, apprécient et nous offrent, au détour d'une rue, une bouffée de poésie. Sans doute des anges pleins "de beauté, de bonheur, de joie et de lumières" ...

Quichottine 13/09/2017 00:31

Étonnant et rassurant... :)
J'aime énormément cette rencontre. :)

jill bill 12/09/2017 23:53

Ah point écrit sur un muret de campagne paisible... qu'on dirait en être un, blanc avec son lierre, une écriture comme faite au fil de fer... merci !

Aloysia 12/09/2017 22:28

C'est d'autant plus étonnant qu'habituellement le murs sont maculés de graffitis plutôt laids - à moins qu'il ne s'agisse de créations picturales plus ou moins esthétiques et toujours très colorées et couvrantes. Cette fois il s'agit d'un individu cultivé, délicat, discret... En effet c'est joliment écrit, avec élégance et clarté. Une citation pour embellir le lieu et rafraîchir les pensées de ceux qui passeraient par là ! Un véritable miroir pour toi, Carole... Qui de plus nous apporte le commentaire de la spécialiste : cette assonance en "r" que je n'avais même pas repérée quand Ferré chante ce poème.

Aloysia 12/09/2017 22:29

[nous apportes] pardon.