L'éperon du roi

Publié le par Carole

Château de Blois - Statue équestre de Louis XII

Château de Blois - Statue équestre de Louis XII

Il m'a toujours fascinée, ce grand roi s'avançant solitaire, juché sur un cheval aux pattes si étrangement levées qu'il ne peut que tomber, ou s'arrêter ainsi à jamais devant nous - image parfaite de l'éternité qui n'est rien d'autre que l'instant impossiblement suspendu.
Mais je ne me souvenais pas de ses éperons. Au temps lointain où je venais chaque semaine au château visiter la bibliothèque municipale, étaient-ils noircis de mousse, effacés par l'usure ? Ou bien mon esprit enfantin était-il incapable alors de percevoir le charme étrange et baroque de ces naïfs détails qui font voyager loin les pensées ?
 
Quoi qu'il en soit, cela m'est apparu avec une évidence aussi neuve que troublante, l'autre jour, quand je suis allée revoir le vieux château : tandis que, du côté sculpté, l'éperon manque (emporté par le temps peut-être, ou par un admirateur indélicat), sous le ventre de pierre rebondi de la royale monture se loge un autre éperon plat.
L'éperon du roi
Un éperon non pas sculpté, mais simplement posé sur la pierre, en trompe-l'oeil ou en léger relief - comme si le sculpteur, ou le reconstructeur du XIXème siècle, s'était dit... tiens, tiens tiens, il faudrait qu'on le voie, ce pied-de-l'autre-côté, balançant sur son éperon, pour que ma statue qui danse au bord des lois de l'équilibre semble au moins vraisemblable. Mais puisqu'il ne m'est permis de sculpter qu'un côté de la si fragile réalité, je vais me contenter de l'indiquer, ce pied-de-l'autre-côté, de quelques traits légers et colorés... Le désigner, là-bas, l'accrocher sur une ombre de botte, inviter le spectateur à laisser voyager son regard sur la mince échelle d'or qui lie le pied réellement sculpté à son double seulement suggéré. Ainsi, il passera, mon regardeur, sans même y penser, de l'autre côté - où se tient, non la vérité, mais son reflet au miroir.
Ainsi... ainsi... j'aurai fait de lui mon aide et mon apprenti. Mon complice peut-être. Celui dont l'oeil docile accepte d'achever en toute naïveté l'oeuvre nécessairement imparfaite, la savante et toujours incomplète illusion que nous propose l'art.
 

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Antiblues 29/03/2017 05:27

A propos de la position des pattes du cheval pour une statue équestre :
Le cheval a ses 2 antérieurs en l'air, le personnage représenté est mort au combat. Une jambe est en l'air, le personnage est mort des suites de blessures reçues au combat. Les 4 jambes sont au sol, le personnage est mort de causes naturelles (pas au combat)...

Carole 31/03/2017 22:32

Mais Louis XII n'est pas mort au combat, ni des suites de ses blessures. Merci toutefois pour ces informations !

JC 27/03/2017 10:35

Ton oeil est plus aiguisé, ta taille plus élevée, et ton savoir aussi, pas étonnant que tu ne l'ait point vu ! Aujourd'hui tu lui rends ses signes de noblesse ! Bonne journée. Amitiés. Joëlle

Cendrine 24/03/2017 18:33

Ton superbe texte me happe vers une rêverie, celle des romans arthuriens où des objets magiques venus du Sidh font leur apparition dans le monde humain. On ne les voyait pas, ils étaient pourtant là, dissimulés par quelques notes de brume elfique et soudain, animés d'une vie propre, ils se mettent à briller, ils attirent l'attention du promeneur, ils sont tissés de neuves intentions...
Hissons nous sur ce fin barreau portant haut les couleurs de l'imagination, bravo et merci Carole!

Jean-Pierre Tondini 24/03/2017 11:49

L'idée (l'image) de l'éperon peut être plus douloureuse que l'éperon. Joli texte tout en intelligence comme vous savez si bien le faire Carole. Merci.

Catheau 23/03/2017 09:53

Dans Le chef d'oeuvre inconnu de Balzac ne subsiste qu'un pied parfait, tout le reste du tableau ayant été effacé. Votre beau texte m'y fait penser et dans les deux cas, c'est le mystère du regard de l'artiste que nous essayons de sonder - vous particulièrement - avec votre regard tellement aigu.

Alain 23/03/2017 08:59

Ce pied et éperon peints hors de la sculpture me font penser à une partie des jambes peintes hors cadres, en trompe-l’œil, sur un personnage assis sur la droite de la superbe fresque de Tiepolo « Henri III reçu à la Villa Contarini » qui est au Musée Jacquemart-André à Paris.
La réalité et l’illusion sont souvent proches en art.

Richard LEJEUNE 22/03/2017 20:56

Il est évident que si le regretté Daniel Arasse avait encore été des nôtres et, surtout, s'il s'était, comme beaucoup, délecté de votre blog, Carole, il vous aurait à maintes reprises sollicitée pour inclure vos "découvertes" dans son remarquable ouvrage : "Le Détail" ...
Et celle-ci primant peut-être même sur tant d'autres.

Ceci posé, épigone de qualité, vous pourriez envisager à votre tour de publier tout ce que votre regard a déniché et décortiqué pour en retirer une "histoire rapprochée de la peinture" ...

mansfield 22/03/2017 20:39

Un trompe l'oeil coquin et plein de charme!

FAN 22/03/2017 17:50

A Compiègne sur le fronton de la Mairie, il y a aussi Louis XII!!!Celle-ci est superbe et heureusement bien accrochée!!! Ah la magie de nos yeux enfantins n'ont pas le regard d'adulte trop "regardant" hihi Bisous Fan

almanito 22/03/2017 16:25

Ton regard d'enfant n'a peut-être pas su décrypter l'illusion car il est souvent difficile de la différencier de la réalité dans un si parfait jeu de miroir...

Quichottine 22/03/2017 10:14

Tu es à l'affût du moindre détail et celui-ci, tu le mets au premier plan, comme si souvent, dans une réflexion profonde.
J'adore te relire après ma longue absence.
Merci, Carole.
Passe une douce journée.

Arielle 22/03/2017 09:23

Je me demande si toute la réalité de l'oeuvre ne se tient pas justement dans ce pied peint, hérissé de son éperon. Le pas de ce cheval en parfait déséquilibre, ce pied désarmé ne signent-ils pas la part de rêve qui donne tout son relief à notre plate réalité quotidienne ? Merci pour cette découverte et la réflexion qu'elle inspire au "regardeur"

Nounedeb 22/03/2017 08:17

Le regard affuté de la regardeuse! C'est intriguant, aussi, qu'il n'y ait pas d'éperon du côté sculpté: Il a été cassé, ou le sculpteur a renoncé devant la difficulté?

jill bill 22/03/2017 03:56

C'est vrai que la statue placée là n'est pas idéalement finie... côté pied dessiné pas certaine que je l'aurais vue du premier coup non plus ! Pour une statue il y a socle et socle... merci Carole !

Martine 22/03/2017 02:15

Bonjour Carole,

on dirait que ta news a retrouvé le chemin de ma messagerie...
Ton oeil a capté ce dessin miroir. je ne suis pas certaine que le mien l'aurait décelé. L'éperon fait penser à ceux utilisés par les cowboys
:)