Le rêve de l'escalier

Publié le par Carole

Le rêve de l'escalier
J'aime beaucoup lire dans les transports en commun. Lire au milieu de la foule, comme si on y était tout seul, ou comme si le livre qu'on lit était une émanation de la foule elle-même, il n'y a rien de plus...
Vous allez dire que j'exa...
Mais, bon, c'est comme ça. J'aime beaucoup lire dans les transports en commun. C'est même sans doute la principale raison pour laquelle je donne presque toujours aux trains, aux tramways et aux bus la préférence sur ma vieille automobile, si fâchée - pauvre bête qui n'a jamais su lire - de rester s'ennuyer à l'écurie.
Donc, j'étais assise tout à l'heure dans un tramway, et je venais d'achever l'avant-dernière nouvelle d'un vieux volume de Buzzati, un petit poche tout jauni que j'avais ressorti de ma bibliothèque tout exprès, parce qu'il me semblait parfaitement convenir à l'ambiance particulière de ces étranges voyages, sinueux, cahoteux, et toujours imprévus, qu'on peut faire en tramway : Le Rêve de l'escalier. 
Le livre était presque fini.
Presque.
Il y a là, toujours, un instant de grâce. Le charme de toutes les pénultièmes. Lorsqu'on aborde les dernières pages, que le monde ouvert par le livre va se clore doucement, avant de se prolonger, imperceptiblement, mais à jamais, dans notre propre existence. 
Je me suis arrêtée de lire, quelques secondes à peine, mais cela a suffi. 
J'ai commencé à rêvasser, puis à rêver. 
Et là, d'un coup, je me suis endormie.
Vraiment endormie. 
Quelques secondes ou quelques minutes, je ne sais pas.
Je me suis réveillée juste à mon arrêt, et je suis sortie précipitamment.
 
Quand je suis arrivée chez moi, j'ai constaté que le livre avait disparu.
J'avais dû le laisser tomber en dormant. Et je m'étais levée si rapidement que je n'avais pas regardé derrière moi.
 
Que va-t-il devenir, sans moi, mon vieux poche fatigué ?
Peut-être le fera-t-on exploser - puisque c'est désormais le sort réservé aux paquets oubliés. Et les pages enflammées s'en iront dans le monde comme des oiseaux frémissants.
Ou alors quelqu'un le trouvera, en lira quelques pages au long d'un autre voyage, et puis l'emportera pour le finir, ou l'abandonnera derrière lui, pour d'autres voyageurs, qui eux-mêmes l'emporteront, de train en avion, tout autour de la terre - toujours plus jeune, toujours plus vivant à mesure que ses pages déchirées se sèmeront partout.
Ou bien ce soir, la personne chargée du ménage s'assiéra quelques instants, commencera à lire, oubliera son balai, sa serpillière et son lumbago, et que le 15 du mois est déjà là, tout rouge et découvert... et elle aussi, soudain, se mettra à rêver.
Ou encore, qui sait, le chauffeur lui-même le ramassera en quittant sa rame au dépôt, il l'ouvrira au hasard, et il restera, un moment, immobile, assis sur l'une des banquettes vertes, heureux d'être enfin conduit où il voulait aller, lui qui tout le jour conduit les autres et ne va nulle part.
 
Je ne  regrette pas, finalement, d'avoir perdu mon petit Buzzati.
C'est lui, je crois bien, c'est lui-même, qui m'a joué ce tour...
Un livre de Buzzati en route dans ce monde, c'est comme un rêve humain qui fraierait son chemin dans l'escalier tourmenté du néant.
Bien sûr, il faudra bien qu'à la fin il retombe, déchiré et sali, épuisé, dans la cendre des heures. Ecrasé sous l'énorme pilon d'indifférence qui triomphe de tout.
Mais d'ici là, que de récits et que de fables, et que de contes encore, glissant, de marche en marche, jusqu'aux pensées qui passent.
 
Peut-être que je devrais en oublier d'autres, finalement, de mes vieux poches. En semer un peu partout. Mon étagère entière de Buzzati. Exprès.

Publié dans Lire et écrire

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Q
Décidément... tu me donnes envie de le lire.
J'aurais aimé ramasser ton livre et ouvrir une page au hasard... qui sait où elle m'aurait menée.
Bravo, Carole.
Même si ce n'est qu'un rêve éveillé, j'ai adoré.
Passe une douce journée.
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J
Qui mieux qu'un livre peut apporter le rêve ? Tu as fait certainement le bonheur d'autres personnes. Dommage tout de même que tu ne connaisses pas la fin de l'histoire ! La vie te fera peut-être rencontrer la personne qui l'aura lue jusqu'au bout et t'en donnera le dénouement ! Bon WE Carole. Amitiés. Joëlle
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M
Un oubli qui a du sens mais qui étripe le coeur j'imagine, je suis persuadée qu'il a fait un heureux!
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C
Ps je suis en train de repenser à ce que vous dites des pages qui s'en vont, déchirées. C'est vrai que si on enlève les pétales fanées à une rose, il ne reste que son cœur, c'est bien le dernier à vieillir et à contenir l'essentiel
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C
Peut-être que les pages des livres battent comme des coeurs vivants ?
C
Bonjour,
Je conçois autant le regret d'avoir perdu un livre que l'on aimait, que la chance qu'il a, de son côté, sans le savoir encore d'être un orphelin au coeur mouillé qui ne sait pas montrer ses larmes, mais d'avoir 100 autres vies. C'est si joli, cette jeunesse renouvelée, progressive que vous imaginez avant qu'il ne tombe "jusqu'aux pensées qui passent". Il ne sera jamais souillé d'indifférence, j'en suis sûre. Longue vie à lui. Une très belle page, bravo.
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C
Un escalier qui se dérobe sous les pas du rêveur, un livre peut-être dérobé : le fantastique dans le quotidien de Carole.
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M
Les livres, me semble-t-il, sont faits pour voyager et offrir leurs mots, leurs histoires, leurs rêves, encore, toujours, à de nouveaux lecteurs. Je ne cesse d'en offrir, des neufs mais aussi de plus anciens, de vider les bibliothèques où ils s'ennuient pour leur faire découvrir d'autres lieux où ils seront accueillis, j'espère, en amis. Le tien est sans doute parti pour un long périple et tu le racontes merveilleusement. Le fait de ne pas connaître la fin de son histoire y ajoute un piment supplémentaire. Bon vent, petit "poche" !
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F
je n'aimerai pas perdre un livre et je ne lis pas dans les transports en commun moi c'est dans le lit
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P
Une explosion de mots... un sort envieux pour un livre oublié, non ?
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N
Quel bel hommage à la lecture, où le hasard joue souvent un rôle.
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A
Quel bel hymne au livre ! Mais je m'exprime moins bien que toi pour le dire... Ce vieux "poche" usé et jauni, qui se perd tout seul pour "vivre sa vie"... Cela me rappelle quelque chose, ou quelqu'un... (Pinocchio ?)
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C
Pinocchio, je n'y avais pas pensé. Mais va pour Pinocchio, ça "lui" aurait bien plu, cette idée.
A
J'aime beaucoup la photo, les deux rêves, celui de l'auteur et le tien, semblent se superposer dans une belle harmonie.
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F
Cette perte t'as inspiré un joli texte, mais pas de souci, tu pourras le retrouver chez "AMAZON"! Bien sur, ce ne sera pas ton cher livre si sensuellement gardé et relu! Demande au chauffeur s'il ne l'a pas trouvé, ce Buzzati ne peut plaire qu'à une personne qui aime la psychanalyse, donc, il y a une chance et je te la souhaite!!Bisous Fan
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R
Très bel hommage au livre, à la lecture et, in fine, à Buzatti ...

Personnellement, d'une manière ou d'une autre, me départir d'un livre m'insupporterait et tant qu'à partager en déposant un ouvrage dans une boîte prévue à cet effet, je préférerais acheter un second exemplaire et offrir celui-là, plutôt que le mien, gros d'odeurs et de souvenirs personnels...
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O
..dans la cendre des heures......magique comme Carole manie les mots.......merci !
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M
Cela me fait penser à ces deux planches, l'une au dessus de l'autre, dominant l'océan, près d'un poste de secours. comme une mini bibliothèque remplie aux deux tiers. Les gens se servent, à l'aller ou au retour de la plage. Pose ou dépose libre et gratuite.. Il me semble que c'était à Lacanau-Océan.
j'aime bien ton histoire de livre voyageur.
Merci Carole
;)
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H
Dans ma ville quelqu'un a eu l'idée de proposer des boîtes à livres comme des micro-bibliothèques où chacun peu se servir, prendre un livre et en mettre un autre pour le remplacer, ou pas. Les boîtes sont toutes plus originales les unes que les autres. Il y a aussi ¨le jeu¨ de laisser derrière soi un livre, sur un banc, une branche, afin de le partager, parfois avec un mot dedans pour le suivant.
C'est heureux que ton livre se soit mis à voler de ses propres ailes.
Hélène*
ton texte est un ravissement, comme toujours.
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J
Que va t'il devenir, tant de possibilités, mais sans doute moins que le nombre de marches d'une entrée de château... ;-) merci, jill
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