Ruine de Rome

Publié le par Carole

Ruine de Rome
Sur le trottoir sombre et sale, il y avait longtemps qu'elle s'était fait la malle, dame Nature. Mais au pinceau quelqu'un avait écrit son nom sur le ciment, et l'avait même souligné d'étoiles, puisqu'elle était déesse, l'Absente, au ciel comme sur cette terre...
Absurde, ridicule, inutile message ?
 
Il y a comme cela dans la ville une femme inlassable et naïve qui inscrit partout au pinceau le nom des fleurs sauvages, humbles lutteuses qui poussent au coin des murs.
Mouron des oiseaux, dent de lion, ruine de Rome.
 
Elle les a toutes observées, nommées et désignées, celles qu'on ne voit jamais, les humiliées et les précaires, les humbles pousses méprisées qu'on piétine en marchant, dans la hâte des villes.
On passe, on lit, on regarde, on se dit : "Tiens, c'est donc un mouron des oiseaux, ce bouquet pâle ? Est-ce vraiment la ruine de Rome, ce brin de myosotis qui rampe sous les murs ?" Puis on n'y pense plus.
 
Mais voilà qu'on repasse dans la rue, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois plus tard... le round-up a enterré le mouron des oiseaux, la dent de lion s'est pendue aux barbelés, et la ruine de Rome s'est étouffée de mégots... On s'arrête un instant, on repense à la fleur dont le nom s'étire encore si blanc sur la pierre tombale du trottoir, et on regrette de l'avoir négligée, on l'aime tant, soudain, qu'on prie comme un idiot pour qu'une mince radicelle lutte encore sous l'asphalte, qu'on l'arrose de prières, pour qu'elle ne meure pas.
 
Car c'est de n'être plus là que si peu, de nous avoir quittés peut-être, de pouvoir disparaître, qu'elle nous devient, la Délaissée,
si précieuse.
 
Ruine de Rome

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
De petites fleurs têtues tout comme cette botaniste anonyme.
Répondre
N
Bonjour Carole,
Je viens te souhaite un "Joyeux Noël" et une belle année 2017 avec la santé et plein de bonheur.
À bientôt en 2017
Répondre
Z
Je crois que j'avais vu un reportage dessus, je ne sais plus si c'était juste une femme ou un groupe qui faisait cela à Nantes ou à côté
Mais je crois qu'elles n'en attendent pas plus, ces braves petites plantes
Répondre
M
tellement significative de la fugacité des choses! de quoi effrayer nos âmes nostalgiques!
Répondre
J
Je suis souvent étonnée de voir à quel point la nature sait se satisfaire de peu pour Vivre ! Ce n'est malheureusement que lorsque les choses disparaissent qu'on en comprend la valeur ! J'aime ton texte Carole, il me parle. Amitiés. Joëlle
Répondre
A
C’est très curieux les noms des plantes de nos asphaltes que l’on croise souvent sans les connaître : ruine de Rome ? Encore plus curieuse cette femme qui s’obstine à les mettre en évidence au pinceau avant qu’elles ne disparaissent un jour, et nous montre une nature entourée d’étoiles. Vous avez de curieux paroissiens Carole…
Répondre
N
Ce texte me fait penser aux fractales: il nous montre, a une échelle minuscule, ce qui se produit à celle d'un pays, d'un continent, et de la planète toute entière. Pour ma part, j'aime ces herbes folles, ces migrantes têtues qui semblent narguer les amateurs de "propreté". Et la Dame, si d'aventure tu la croises, donne-lui mon bonjour.
Répondre
C
Merci, Nounedeb : ton commentaire résume ma pensée avec une telle exactitude que j'en reste toute rêveuse.
A
Je crois que j'aimerais beaucoup rencontrer cette dame dont la démarche est bien sympathique.
La nature s'impose quelque soit la volonté de l'homme, ces petites fleurs obstinées sont là pour nous le rappeler mais nous ne nous en rendons compte, ingrats que nous sommes, que lorsqu'elles disparaissent.
Répondre
F
Je ne connaissais pas cette démarche écologique que je trouve intéressante et j'aime bien la photo "ruines de Rome" c'est émouvant, cette personne, en plus aime l'histoire de nos ancêtres! et ton texte lui rend un bel hommage! Merci!! Bisous Fan
Répondre
C
La plante s'appelle réellement "ruine de Rome", parce qu'elle pousse dans les interstices des vieux murs.
L
Je ne sais si c'est à Nantes que vous avez remarqué ces écrits, pour ma part, je ne les ai jamais vu, par contre je remarque les herbes, "ruine de Rome", "mouron des oiseaux" etc...mais j'avoue que je trouve ces "herbes" du plus mauvais effet dans les interstices des trottoirs de la ville, cela fait un peu "terrain vague"!
Répondre
C
A Nantes, oui, et dans de nombreuses rues.
A
Les discrètes, celles qu'on croise sans les voir ou qu'on accuserait volontiers de troubler la belle ordonnance des lignes tracées au cordeau ... Ce sont les poèmes des villes que bien peu savent encore lire comme cette femme qui donne un titre à ces recueils éphémères. Merci de les avoir lus pour nous
Répondre
O
merci Carole !
Répondre
R
Comment savez-vous que ce cours de botanique improvisé est dispensé par une dame, Carole ?
Répondre
C
Ah ah, c'est que je sais... Mais ce n'est pas moi !
Q
Les mots aussi seront effacés, mais il en restera le souvenir sur ta page.
C'est superbe, Carole.
Pensées pour celle qui a pris le temps de les écrire sur le béton de nos villes.
Répondre
J
Cette dame est singulière... quant aux végétaux il en faut si peu pour vivre dans ce désert urbain... que l'homme a tôt fait de détruire, car il aime son béton, tout court... ;-)
Répondre