Le mendiant et les oiseaux

Publié le par Carole

Le mendiant et les oiseaux
Il s'était installé un trône sur les marches en ciment. Sur les cartons, dans les sacs de plastique, sous sa couette de nylon, allongé comme un dieu, le visage invisible, il régnait.
De temps à autre, on voyait sa main attraper dans un seau une poignée d'on ne savait quelle farine granuleuse, qu'elle dispersait négligemment sur le trottoir.
Tous aussitôt, affamés et avides, en foule ils venaient à la manne, les pigeons et les tourterelles, les oiseaux-mendiants de la rue. S'entassant, s'acharnant, se frappant de l'aile et s'accrochant du bec, pour picorer leur part trop menue et lui jeter des regards implorants. Mais lui, impassible, invisible, dédaignait de replonger sa main dans la manne.
Alors, audacieux et voraces, ils approchaient, toujours plus près, pour quémander encore, encore... Et sa main attrapait dans un autre seau, derrière sa couette, des pierres pour les chasser. Et tous, effrayés et meurtris, s'enfuyaient éperdus dans un grand froissement de plumes.
Puis sa main replongeait dans la manne, large et généreuse... Tous se précipitaient encore vers son trottoir, grignotant au hasard et grimpant prudemment, humble foule obséquieuse, pour l'implorer et s'approcher de lui - le maître des oiseaux, le roi des clochards ailés de la rue, qui tout à l'heure leur lancerait de nouveau des pierres.
 
Le destin l'avait choyé et il l'avait brisé. Le destin l'avait béni et il l'avait trompé. Le destin lui avait promis le bonheur des hommes, et puis il l'avait fait mendiant.
 
Alors lui, vautré sur son trône de carton, roulé dans sa fourrure de nylon à fleurs, il jouait désormais, magnanime et terrible, tout en haut de ses marches couronnées de plastique, à être le Destin.

 

Publié dans Fables

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M
Roi en son royaume le mendiant s'invente des sujets.
Très beau texte et photo entre ombre et lumière, comme la vie
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N
Je veux rendre d'abord hommage à ta photo:cet oiseau blanc prêt à l'envol, symbole d'une âme libre, et la tache rouge, gaie et pourtant vénéneuse comme une fleur de sang - déjà là tout est dit.
Ton beau texte me semble une parabole de la vie politique de par le monde, qui alterne espoir de liberté et privation de droits.
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N
Bonjour Carole,
Contente de te revoir.
Ton texte, au moins il a du bon quand il distribue de la nourriture mais pourquoi devient-il méchant?

On se poser la question...un malheureux peut avoir de ces réactions.
Bonne journée Carole et à bientôt.
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C
"Selon que vous serez puissant ou misérable"... Dans votre récit; il est tragiquement les deux à la fois.
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Q
Magnifique récit, Carole.
La vie est ainsi faite, hélas.
Quoi qu'il en soit, j'aime bien ton mendiant et ses oiseaux. Il a des excuses que d'autres n'ont pas.
Passe une douce journée.
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F
Superbe démonstration de l'être humain!! d'un côté, il offre et de l'autre côté, il chasse!! Il faut aussi que les pigeons sont ainsi!! tant qu'il peut y avoir une miette à grignoter, ils arrivent en masse!!Bisous Fan
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A
Et il avait bien raison ; car quel portrait nous traces-tu là, si ce n'est celui de tous les potentats de la terre, c'est-à-dire de tout le monde ? Puisque nous avons tous ce pouvoir misérable de nous imaginer capables de faire qqchose sur cette terre, alors qu'en réalité nous n'y sommes que des mendiants : mendiants de nourriture, mendiants d'amour, mendiants de vérité.... mendiants de reconnaissance.
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R
N'avoir "bon cœur" un instant que pour mieux affirmer à l'autre, l'instant suivant, qu'il est dépendant de vous, est-ce vraiment avoir bon cœur ??

Quoi qu'il en soit, Carole, j'ai aimé votre texte et, surtout, sa parfaite conclusion ...
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M
Bonjour Carole, merci de ton passage sur mon blog ! Cette image est vraiment belle merci pour ce beau partage.
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A
Cruellement vrai, et pire encore dans l'échelle de la cruauté humaine, mon premier élan en te lisant fut de penser que je lui renverserais bien volontiers son seau de pierres sur la tête, à ce malheureux...
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A
Oui, je disais même que je suis encore plus cruelle que lui;)
C
Non, ne lui jette pas la pierre ! Il est semblable à chacun de nous, en fait. Et peut-être finalement plus généreux que beaucoup d'entre nous.
J
C'est triste... mais dans sa misérable condition il a bon coeur avec les "autres"...
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