L'homme au petit chien

Publié le par Carole

L'homme au petit chien
Dans le bus tout à l'heure, voilà que s'assied près de moi, pour le plus grand inconfort de mes narines, un gros très gros homme qui tient dans ses bras un tout petit petit chien. 
Il parle sans cesse au chien qui s'agite et se frotte contre lui, il lui explique qu'ils vont faire "miam miam", qu'ensuite ils rentreront... tout un bavardage de mère tendre, qu'il débite de sa rude voix de rogomme. Et il embrasse à tout instant son petit chien.
A l'arrêt "Chocolaterie", un jeune clochard est resté assis seul sur le banc. Il est occupé à boire une bière en canette. Mon voisin l'a reconnu, il frappe bruyamment sur la vitre jusqu'à ce que l'autre le salue. C'est, manifestement, quelqu'un qui tient à ses amis. Et quand le bus redémarre il reprend son babil, caressant, embrassant et câlinant comme un bébé son petit chien.
Sur la peau découverte de ses mollets enflés, j'aperçois maintenant avec crainte une sorte de tumeur, qui me fait penser à un mélanome. J'ai envie de l'avertir, mais je n'ose rien dire. Et puis, il sait peut-être déjà, évidemment qu'il sait. 
Lorsqu'il descend, à l'arrêt suivant, je le regarde s'en aller sur le trottoir, tandis que le petit chien, heureux de sa liberté retrouvée, court autour de lui. Il marche avec beaucoup de peine. Son ventre est si extraordinairement lourd et proéminent qu'il pend littéralement, soulevé par une sorte d'immense hernie, au-dessus de ses jambes, indécemment nu sous le tee-shirt trop court.
Je pense, en le voyant ainsi pousser devant lui son ventre comme un bagage aussi encombrant que dérisoire, qu'on rencontre rarement des êtres aussi malades, aussi abîmés, aussi déshérités, aussi... Mais pendant que je me fais ces tristes réflexions, lui, joyeux, il prend le petit chien dans ses bras, il lui sourit et il le pose sur son ventre monstrueux.
Alors soudain, à son poignet, je vois briller sa gourmette. 
Il y a un nom, presque effacé sur l'argent usé, je le sais, je l'ai lu tout à l'heure : il s'appelle Michel.
Michel.
 
Mon histoire est sans intérêt ? En effet. Et cela vous est bien égal, qu'il s'appelle Michel ou Oscar, l'homme au petit chien. Bien sûr.
Alors pourquoi avoir pris la peine d'écrire tout cela ?
Mais à cause de la gourmette, et du petit chien. A cause du petit chien, et de la gourmette, et parce que tout homme qui a un nom, tout homme qui a été enfant, tout homme qui aime comme un enfant, mérite qu'on l'appelle par son nom. Surtout lorsque ce nom s'est presque effacé, sur la gourmette usée que la misère ou la mort, bientôt, viendra lui arracher.

Publié dans Fables

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Quichottine 06/10/2016 09:47

Michel, le lendemain de sa fête...
Tu as tout à fait raison, et, c'est un bonheur de te lire.

Géhèm 04/10/2016 15:47

O comme... Il y a quelque chose d'Obélix dans ton Michel, avec son petit chien dans les bras... Tragi-comique comme la vie, souvent.

mansfield 03/10/2016 15:45

instants d'une vie banale et riche des petits bonheurs qu'elle trimballe. beaucoup d'émotion et d'amour dans tout ça. Merci Carole

les Caphys 03/10/2016 10:32

un récit court mais intense ! Quelle plume !

Carole 03/10/2016 22:23

Merci les Caphys, c'est si gentil.

hamza 01/10/2016 17:21

C'est si bien dit l'homme au petit chien, qu'il m'a semblé que je faisais partie du voyage. Tu nous a habitué à tes récits dont je n'en peux plus m'en passer. Merci Carole.

Gérard 01/10/2016 12:21

D'une scène banale tu sais en tirer de l'émotion, c'est çà aussi le talent.

m'mamzelle Jeanne 30/09/2016 17:47

Chère Carol.. votre cœur est tendre et votre plume sait nous relater moments de vie précieux, que nous n'aurions pas, ou n'aurions pas voulu voir. Merci.

Livia 30/09/2016 11:40

La vie ne fait pas toujours de cadeau! et parfois on voit des gens qui portent en général tous un prénom, et qu'on méprise ou qu'on envie allez savoir pourquoi, alors que si l'on connaissais leur vie, ou si on les connaissais, on ne mépriserai ni envierai personne... Belle journée

almanito 30/09/2016 10:27

C'est une très belle série que tu ouvres, si je ne me trompe, avec ces pavillons maritimes qui nous signalent tous les délaissés comme autant de bateaux à la dérive.
Avoir un nom, c'est déjà être reconnu parmi les humains. Je m'en suis rendu compte en voyant les gens qui s'occupent des sans logis, de près ou de loin, qui les appellent tous par leur nom. Et lorsque l'on ignore le nom de l'un d'entre eux, on leur trouve un surnom, pas par moquerie, mais parce que tout homme est unique.

Aloysia 30/09/2016 09:54

Cet homme est un être merveilleux, un être qui est resté enfant jusqu'à en mourir. Je l'ai rencontré. j'ai pleuré.

oups 30/09/2016 08:44

Curieuse cette plume de Carole..Elle place des lettres ,des mots sur papier , qui de manière irrésistible, accueillent et tiennent le regard captif..impossible de ne pas passer à la ligne suivante...de phrase en phrase mon attention est captée jusqu'au bas de la page...merci Carole !

Carole 03/10/2016 22:24

Merci beaucoup Oups. Ce commentaire me touche beaucoup car il résume, non sans doute ce que je fais, mais ce que je souhaite faire. Peut-être que j'y arrive parfois...

Richard LEJEUNE 30/09/2016 08:39

Sans intérêt, votre histoire, Carole ?
Que nenni !
C'est une belle et véritable leçon d'humanité : en effet, tout homme mérite qu'on l'appelle par son nom ou son prénom. Et sans lui "aboyer dessus", de préférence ...

jill bill 30/09/2016 06:50

Un personnage... pas bien riche, vie partagée avec Médor, allez donnons lui un nom aussi... et son monde de copains pareils... merci !