Se dieu qie pour eux

Publié le par Carole

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Lorsqu'on visite, à Bex, en Suisse, les mines de sel creusées au coeur des Alpes, on éprouve des sentiments si mêlés... De l'admiration, bien sûr, une immense admiration, pour ce travail tellement humain qui semble tellement surhumain - des kilomètres de hautes galeries ouvertes dans la pierre avec de simples maillets. Des siècles d'effort tenace et continué, comme un legs de force et de volonté. 
Mais on se sent aussi une forme d'angoisse, presque d'horreur, à imaginer le sort atroce des mineurs, pauvres nains de la terre, engloutissant dans la montagne leurs forces et leur vie toute entière, aussi prisonniers des sentiers de la nuit que l'oiseau dans sa cage attendant le grisou.
Puis on se penche vers ce qui d'abord semble une pierre tombale.
Et on lit : "Se dieu qie pour moet" . On ne comprend pas tout de suite : il faut prendre le temps d'écouter la voix de celui qui, revenant des entrailles de la mine, donna encore de sa fatigue pour graver cela - en lettres de latin, en travail de romain et manière de Maxime.
C'est Dieu qui est pour moi, quié pour moi, qui est pour moet...
Une voix du passé, avec son accent vaudois d'"aou"1684, que son ignorance des règles a fixée sur la pierre avec une exactitude saisissante.
On l'écoute dans l'ombre - et aussitôt on le voit, il se tient là, vivant, ce Roche, nain découvreur de trésors, si joyeux de la source tombée sous sa cisette, si heureux de sa veine, pour un soir ou pour une semaine, qu'il en a oublié tout le poids de sa vie, qu'il chante et danse et qu'il se croit béni.
Et on se dit que rien n'aurait pu se créer, sur cette terre, ni les mines ni les palais, ni le labour des champs, ni l'aventure des mers, sans ce pouvoir des malheureux de racler quelquefois la saveur du bonheur dans leurs mains fatiguées - le pauvre grain de sel si durement sué qui leur donne la force de continuer encore - pour unique salaire, quand la trique du maître et le fouet de la faim auraient dû les abattre.
Alors on a envie de pleurer. Parce que c'est affreux. Mais que c'est merveilleux. Que c'est dans tous les contes. Que c'est cela qui les fait pour toujours divins, les nains qui bâtissent dans l'ombre des mondes de géants. Que se Dieu qie pour eux.
Qu'ils sont tout le sel de la terre.
La blanche neige de la joie.

Publié dans Fables

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Martine 19/08/2016 06:36

Etant clostrophobe, je n'ose imaginer ce que l'on ressent là-dessous. Rien que d'y penser j'ai la gorge qui se serre.
J'admire d'autant plus tous ces travailleurs de l'ombre.
Merci Carole

Dominique Bouvet 12/08/2016 16:06

Étonnants blogues.......
J'ai pendant 30 ans vécu en Suisse, dans mon travail, je vendais du sel de Bex. Je ne connaissais des salines que l'image sur l'emballage. Et des années plus tard, une touriste, blogueuse et française me donne l'occasion de savoir plus.
Merci, Carole.

michèle 11/08/2016 03:41

A Marcinelle beaucoup sont venus du fin fond de l'Italie et puis ... 262 victimes du sud pour la plupart.

http://www.lesoir.be/1286139/article/actualite/belgique/2016-08-08/habitants-marcinelle-commemorent-catastrophe-du-bois-du-cazier-photos

Carole 03/09/2016 22:49

J'ignorais cette histoire. Merci.

mansfield 09/08/2016 13:40

Des mines à comparer à celles de Wieliczka en Pologne, grandiose et souffrance mêlées pour l'économie d'un pays!

Géhèm 06/08/2016 15:40

Avant de prendre quelques jours de vacances, ce qui n'a jamais dû arriver à ce pauvre homme, je m'en voudrais de ne pas t'avoir fait part des pensées amicales qu'Adam [alter et caetera] a laissées à ton attention sur mon blog (Un cadeau d'Adam et Dany - 2 août 2016 / com : @dam).
Je ne suis pas sûr qu'il t'ait jamais laissé un témoignage écrit de ses visites mais je sais qu'il est depuis plusieurs années un de tes lecteurs admiratifs.

Toujours tout au plaisir de te lire.

Carole 07/08/2016 10:11

Je découvre le message avec un peu de retard, mais je cours voir. Merci beaucoup, Géhem !

JC 05/08/2016 09:45

Ils ont travaillé avec tout leur coeur. Ils ne se sont pas épargnés. Et en plus, ils savaient remercier, c'est fabuleux ! Amitiés. Joëlle

Mamilouve 05/08/2016 08:32

Il faut parfois (souvent) ces émouvante traces du passé pour prendre conscience du dur labeur de tous ceux-là qui nous ont précédés pour nous mener jusqu'à ce monde oublieux. Merci pour ce pur moment d'émotion, Carole !

zadddie-lllelie 04/08/2016 14:36

cela m'évoque un commentaire assez à coté à vrai dire, mais...je me demande ce que l'on pensera des tags et graphes plus tard..( si jamais on les laisse subsister...)

dalva 04/08/2016 10:33

Les traces du passé qui paraissent si vivants sont si émouvants... Une pierre, quelques mots, et le passé est là. J'ai déjà ressenti cela.

Aloysia 03/08/2016 22:48

C'est magnifique, merci Carole ...

almanito 03/08/2016 13:44

Très émouvant et je me dis que ce que tu nous racontes dans les deux derniers paragraphes est encore plus beau que les contes que j'ai lu sur le lien très intéressant que tu as joint, et aussi que nous nous sommes bien éloignés de cette saveur de bonheur pur, fait de misère et de grains de sel.

Lorraine 03/08/2016 10:04

Et moi aussi, j'ai envie de pleurer...

Lorraine

Quichottine 03/08/2016 09:19

Tu as raison... c'est merveilleux de te lire aussi ce matin. :)
Merci pour ce récit, Carole.
Passe une douce journée.

Catheau 03/08/2016 08:48

Quel bel hommage aux travailleurs de l'ombre !

jill bill 03/08/2016 05:50

Mine de sel, j'en ai visité en Autriche... il en faut du courage pour creuser telles galeries, belle découverte cette pierre, merci Carole...