Monsieur Durand et monsieur Cornichon

Publié le par Carole

Monsieur Durand et monsieur Cornichon
Quand je l'ai aperçu, dans la rue, un peu fourbu, encore vaillant, et décidé toujours à poursuivre sa route, ce vieux, si vieux fourgon Citroën, tout a été là soudain, si neuf - intact. Parfait.
 
J'ai cinq ans j'ai six ans j'ai l'âge de l'enfance que je ne cesserai jamais d'avoir. Le fourgon Citroën est garé sur la place de l'église où chaque été s'installe un cirque.
Et le village autour de moi tourne comme le monde, immuable et parfait.
Monsieur Cornichon et monsieur Durand, monsieur Durand et monsieur Cornichon sont les deux épiciers du village.
Installés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre ils se sont partagé le monde.
Monsieur Durand tient boutique sur la route de Selommes qui serpente vers l'est, qui est aussi la grand-route de Blois s'enroulant jusqu'à l'ouest. Monsieur Cornichon tient boutique sur la route de Rhodon qui coule vers le nord, qui est aussi le chemin de Merlette ruisselant vers le sud. 
Monsieur Cornichon vend des berlingots colorés dans des bocaux de verre, et il les emballe dans des cornets de papier brillant. Monsieur Durand torréfie le café chaque samedi, et l'odeur de l'Afrique, toute poivrée de soleil, emplit les cours de ferme où rêvassent les vaches.
Monsieur Durand vend de la toile cirée, de la ficelle et des bottes de pêcheur. On ne trouve pas ces articles chez monsieur Cornichon, mais on y trouve des journaux, des revues sur papier glacé, et même quelques volumes de la bibliothèque rose et de la bibliothèque verte.
Monsieur Cornichon est déjà vieux. Il a des moustaches toutes blanches et des yeux malicieux pochés de rides et de taches brunâtres. Monsieur Durand est encore jeune, il est blond et sérieux, il a une fille qui s'appelle Carmen et qui est mon amie à l'école.
Monsieur Durand fait des tournées dans son fourgon Citroën et conduit aux hameaux isolés les merveilles de ce monde. Jamais on n'a vu monsieur Cornichon hors de sa boutique, qu'il emplit de son gros corps aimable et de sa voix puissante.
Monsieur Cornichon bavarde et cancane. Monsieur Durand se tait.
On va chez l'un et on va chez l'autre, on va chez l'autre et on va chez l'un, en comptant bien les fois, pour ne faire tort ni à l'un ni à l'autre, pour ne fâcher ni l'autre ni l'un, et aussi parce que, de l'un et de l'autre, et de l'autre et de l'un, autant que de l'est et du nord, et du sud et de l'ouest, on a besoin.

Publié dans Enfance

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cathycat 13/09/2015 12:14

Pas de jaloux, c'est la sagesse même et pas de rivalité au village. J'aimais ces tournées des primeurs ou boulangers dans les campagnes. Dommage qu'on n'en voit plus, même en ville où des quartiers sont bien isolés pour les personnes âgées qui auraient plaisir à aller chercher leur demi-baguette et échanger quelques mots avec l'épicier ambulant. Et en plus ce fourgon, sur ta photo, est très expressif à tel point qu'il nous fait bien voyager dans le temps... Merci pour ces beaux souvenirs.
PS. Il existe vraiment un Monsieur Cornichon ???

Carole 13/09/2015 16:18

Bien sûr. Je n'invente pas. Un nom superbe pour un épicier !

Lorraine 23/08/2015 15:05

Qu'il est beau, ce texte, chère Carole! On voit les boutiques, on les situe, on voit ces messieurs Durand et Cornichon à qui personne ne veut de mal et il a suffi du vieux fourgon Citroën pour les ressusciter l'un et l'autre, et aussi ressusciter l'enfance. Comme j'aime ce que tu écris!
Lorraine

mamilouve 21/08/2015 11:16

Quelques mots à peine, peu de phrases et c'est toute une ambiance, tout un passé révolu qui s'éveille à nos sens. Du grand art !

hamza 20/08/2015 18:09

Il est beau ce texte qui traite de deux commerçants. De comment était la vie il y a tout juste 70 ans, du véhicule fourgon de marque Citroên et des services qu'il nous a rendu, du petit village de Carole. De la justice qui prévalait entre les uns et les autres pour ne léser aucun des deux commerçants. Oui on achète chez sans pour autant oublier l'autre. C'était merveilleux cette époque là. Heureux de lire Carole dont les textes pénétrent au fond de mon esprit et me transportent loin dans le temps.Merci

michèle 20/08/2015 13:32

Heureusement qu'ils ne vendent pas les mêmes marchandises! Cependant monsieur Cornichon a quelque chose en plus que son "collègue", non? :-)
Et ton texte lui a quelque chose en plus que ceux de bien d'autres sites: le rythme bien balancé et l'amour du détail pittoresque.

flipperine 20/08/2015 10:54

une bonne ambiance de village

Quichottine 20/08/2015 10:10

Ne jamais faire de tort, ni à l'un ni à l'autre... pour les garder les deux car ils sont aussi importants l'un que l'autre.
C'est un très beau récit, Carole.
Merci !!!

Aloysia 20/08/2015 09:38

J'adore ces noms qui associés à "Merlette" sonnent "simplet" et rappellent les couples célèbres : Bouvard et Pécuchet, Dupont et Dupond, Lacouf et Presto (tu connais ? Les Mamelles de Tirésias)... Tu as réussi cette évocation en subtil équilibre symétrique.

almanito 20/08/2015 08:07

Je suis sous le charme de ce texte au rythme de comptine.

jill bill 20/08/2015 07:53

Cet véhicule me fait penser à Louis la Brocante tiens... le véhicule d'hier des marchands ambulants, merci...