Les ponts

Publié le par Carole

Il pleuvait, il ventait ce jour-là. Je suis passée courbée sur le pont Haudaudine.
Sous les arches noircies, une Loire vorace remuait sa cuillère de boue dans le flot bouillonnant. Cuisine de tempête, marmite de courants.
Parvenue sur le quai, levant enfin la tête, j'ai vu ce panneau sombre, pleurant comme une tombe.
Je me suis approchée pour le lire.
 
Les ponts
"Le voilà" me dit une voix étouffée.
Il était là, blanc comme un masque, badigeonné de chaux, et l'on ne distinguait que son visage, son cou et une partie de sa poitrine. Le reste du corps, les bras, les jambes, disparaissait dans le mur. 
 
Ismail Kadaré, Le Pont aux trois arches

 

Ainsi, le pauvre gars, il était mort ici. Tombé de son échafaudage aux mâchoires de la Loire pour nous bâtir un pont. Et on avait coulé son nom dans le métal comme on l'aurait emmuré. Un nom, pour tous les autres, les millions d'autres, qui n'avaient plus de nom.
C'était soudain tout à fait comme dans ces récits d'Ismail Kadaré, où les ponts sont scellés sur des cadavres humains qui leur servent de socle.
Le pont avait trois arches, notre pont Haudaudine... le fleuve remuait sa potion des jours noirs.
Alors, je ne sais pas ce qui m'a prise, face au panneau de bronze, sur le pont Haudaudine. Une sorte de vertige. Je les ai vus, tous. Partout, les ponts posés sur les cadavres. Et les siècles sans fin de peine humaine et d'humbles sacrifices, pour édifier les tours et dompter les courants, pour qu'on puisse à la fin marcher un peu plus loin, pas après pas vers l'au-delà, sur les fleuves et les gouffres, par-dessus l'impossible.
 
Ce monde est un monde d'ouvriers emmurés et de ponts. Où les pierres s'enracinent sur les corps. Où les os viennent tenir les arches. Pour que chaque vivant puisse aller d'une rive à l'autre son chemin d'avenir.
Un monde terrible. Un monde immense.
Un monde immense. Un monde terrible.
 

Publié dans Nantes

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M
Ah tous ces monuments qui se bâtissent avec le sang, la sueur et l'énergie de l'homme et dont on ne voit que l'architecture si on ne nous rappelle pas que d'autres ont souffert pour leur élaboration!
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D
des mots terribles, mais vous avez raison. Le 29 août 1907, le pont de Québec s’effondre pendant sa construction. La catastrophe fait 76 morts, dont 17 Américains et 33 Mohawks de Kahnawake.
Amusant de voir que vous en êtes aux ponts, et que le pont Jacques Cartier m'a intéressé..
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F
Bel hommage à ces hommes qui ont payé de leur vie afin que d'autres puissent de rencontrer plus aisément!! Il faut mieux mourir pour construire de l'amour plutôt que de la haine!!Bisous Fan
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J
Si nous savions tout, nous serions plus souvent reconnaissants envers ces inconnus qui ont donné leur vie pour nous faciliter la vie ! Merci Carole pour cette histoire qui en cache tant d'autres ! Belle journée à toi. Amitiés; Joëlle
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Z
c'est peut être idiot ce que je pense mais en même temps ( et aussi hélas) cela donne une âme à ces bâtiments et ouvrages... Il n'est pas nécessaire que ces Hommes meurent à la tâche non..mais d'évoquer leurs vies, ce qu'ils ont fait donne un corps, une autre valeur ....je ne sais pas si je serai aussi émue devant les ouvrages traités à l'imprimante 3 d...
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J
Bonjour Carole, un monde immense et terrible, formidable en somme, dans le sens réel du terme. Merci pour ce billet qui rend hommage à ces héros du quotidien qui créent ces ponts entre nous, seuls ouvrages qui vaillent vraiment à risquer des vies. JPT
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M
Ils donnent leurs vies pour que d'autres puissent aller plus loin.. dans de meilleures conditions.. Nous allons, marchant sans nous retourner indifférents à leur sacrifice ..ne le supposant même pas.
Vous avez sorti de l'ombre Michel Langlois.. et nous allons penser à tant d'autres.
Merci.
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Q
Il faut construire des ponts plutôt que des murs, dit-on, mais pour les uns et les autres, des hommes donnent leur vie.
Ce monde est terrible, c'est vrai...
Superbe vision.
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A
La vie se nourrit de la mort, c'est une loi naturelle. Mais que penser de ces cathédrales bâties pour satisfaire l'orgueil des rois, de ces stades de foot construits pour le fric qui ont coûté tant de morts? Tout cela vaut-il la mort d'un seul homme?
Il est très émouvant, ce panneau dédié à tous ceux que l'on a sacrifiés, et si rare!
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C
En lisant votre beau texte, je pense au superbe livre "Le pont sur la Drina", de Ivo Andric : chronique d'un pont du XVI° siècle à 1914.
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A
Impressionnant, avec ce style si puissant qui te caractérise :
"Une Loire vorace remuait sa cuillère de boue dans le flot bouillonnant. Cuisine de tempête, marmite de courants."
On les voit avec toi, ces images blafardes projetées sur le pont et on frémit comme face à une vision d'enfer...
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R
Les ponts, comme d'autres constructions sans doute, paient un lourd tribut à la Mort mais ils peuvent aussi se réjouir d'avoir permis que se poursuive la Vie, là-bas de l'autre côté de la rive ...
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A
Nous vivons sur des cadavres. Nous prenons leur place et avançons pour que cette chaine humaine ne s’interrompe pas. Jusqu’où ?
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J
Des décès qu'on oublie... et pourtant !! Merci Carole pour ton regard du jour sur ces morts-là aussi...
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