L'ami

Publié le par Carole

L'ami
J'avais poussé par hasard la porte du square. Il gisait dans l'herbe, géant tranché ébranché étêté, pleurant encore quelques larmes de sève, attendant sans linceul qu'on l'emporte tout nu vers la scierie qui le débiterait tout net en tranches ou en rondelles.
Je suppose qu'il fallait l'abattre, qu'il était devenu dangereux pour les enfants du quartier. Il était si vieux, forcément, qu'on ne pouvait plus se fier à son équilibre, à sa mauvaise tête chancelante... Et puis son ombre pesait lourd sur ce square trop étroit qu'on avait décidé de repeindre en jeune et en gai. La raison, la prudence, le bonheur des petits qu'on emmène promener dans les jardins des villes, tout, en somme, exigeait sa décapitation.
On avait fait ce qu'il fallait...
 
Un père promenait, un peu plus loin, sa toute petite fille.
Ils se sont approchés. J'ai entendu le père, qui disait à l'enfant :
"Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il était ton grand ami... qu'il était toujours là pour toi."

Publié dans Fables

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L
Il fallait l'abattre c'est sûr! Sans état d'âme plus que probablement; les bûcherons en ont vu d'autres! Mais qui saura jamais l'entaille que sa disparition laissera au coeur d'une petite fille, d'une passante habituée, d'un couple jeune qu'il avait abrité de ses membres feuillus, et des promeneurs anonymes qui, depuis tant et tant d'années, l'aimaient de cet amour léger qu'on accroche aux branches d'un arbre familier!

Lorraine
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Q
Eh oui... ils ne savaient pas. Mais le père a dit ce qu'il fallait.
Merci pour ce très beau texte, Carole.
Passe une douce soirée.
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M
Dans la nature tout a une âme et certains le voient particulièrement bien...
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F
c'est tjs dur de devoir abattre un arbre
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N
Auprès de son arbre, elle ne jouera plus. Auprès de son arbre, de ses racines, de ses bestioles, de ses oiseaux, du vent dans ses branches...
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C
Il n'avait pas l'air si malade que ça en plus ! c'est douloureux de voir un si bel arbre à terre. Et si on arrêtait de surprotéger les gens ?!... Cette fable est touchante et très belle...
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Z
temps gris pour temps de tristesse..
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M
Comment ne pas avoir un pincement au coeur en voyant le géant abattu et en songeant au nombre d'années qu'il a fallu pour qu'il devienne tellement grand, tellement imposant et protecteur. Mais sa vie n'est pas terminée pour autant. Son bois servira à d'autres desseins qu'embellir le jardin ou protéger du soleil les enfants et les vieux et ça, ce n'est pas donné à tout le monde.
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A
Hélas. Mais la vie tranche de toute façon elle-même toutes les têtes, d'une façon ou d'une autre.
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J
Ce père savait parler à son enfant des choses de l'Être. Il ressentait les choses au delà des apparences. Les arbres ont toujours été d'un grand soutien pour moi. Belle journée Carole. Amitiés. Joëlle
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R
Pourquoi la vie est-elle aussi faite d'amis qui disparaissent bien plus souvent, bien plus rapidement qu'on le voudrait ?
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M
Je ne supporte pas voir abattre un arbre. Pourtant, nous avons besoin de lui, ne serait-ce que pour le papier. Vivants, les arbres nous protègent ; morts, ils nous fournissent la matière. Respect.
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J
Il avait son trône vois-je... roi déchu, mais ceux qui l'ont connu ne l'oublieront pas de si tôt....
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A
Un sage papa qui a tout compris et une petite fille qui a bien de la chance
qu'on lui parle ainsi de la vie qui passe...
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