Brins de chaise et barreaux de paille

Publié le par Carole

Brins de chaise et barreaux de paille
Hier, dans l'autobus. Un tout jeune homme, vêtu de ce qu'autrefois on aurait appelé des haillons - un jean sale et troué, des chaussures de toile déchirées, un pull de coton délavé couvert de taches - m'a demandé, avec le naturel des habitués, une pièce "pour manger". "J'ai vraiment très faim", a-t-il dit en empochant la pièce. Son téléphone a sonné juste à ce moment (même les plus pauvres ont des téléphones aujourd'hui, sans lesquels en effet ils ne pourraient survivre). Longue discussion du jeune homme avec une inconnue à la voix irritée. Apparemment, envoyé à une lointaine adresse en banlieue pour y prendre un travail, il y était allé en bus,  le bus l'avait laissé à plusieurs kilomètres, ensuite il avait dû longtemps marcher dans un labyrinthe pavillonnaire, s'était égaré, et était arrivé trop tard. Au bout du fil, la femme paraissait vraiment mécontente.
J'ai remarqué les brins de paille piqués sur le sac à dos et dans les cheveux du garçon.
Pourquoi faut-il toujours que je remarque d'aussi menus détails, pourquoi faut-il que je reste, fascinée, à regarder, l'esprit emprisonné dans les détails les plus dérisoires, ce qu'il ne m'importe pas d'avoir vu ?
 
A la descente du bus, j'ai aperçu dans un caniveau ce mégot de cigare. C'était un Partagas de grosse cylindrée. Avec sa bague en rouge et or qui aurait pu orner le gros doigt boudiné d'un Midas. Je suis encore restée là, fascinée, à regarder sottement ce débris que le Luxe, en passant, avait négligemment abandonné aux mendiants des trottoirs.
 
Un brin de paille et de misère. Un barreau de chaise au caniveau. Pourquoi est-ce que je perds mon temps à regarder ça ? Est-ce qu'on peut faire un récit avec ça ? On ne peut rien faire de bon, on ne peut rien faire de propre, on ne peut rien faire de sensé avec ça. 
 
Non, vraiment, non... Un Partagas mal fumé, un jeune homme affamé, un mégot plaqué luxe écrasé dans la boue, une pièce d'un euro dans le creux d'une main, 13 euros de tabac au fond d'un caniveau, un gamin sur la paille, et un cigare doré au doigt du roi Midas... ça n'a aucun sens, aucun sens, n'est-ce pas ? Dites-moi que ça n'a aucun sens...

Publié dans Fables

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Hécate 27/05/2015 16:48

C'est tellement la réalité !.....
Trop faible encore pour commenter davantage,( je sors de peu d'une hospitalisation éprouvante ) je dis que c'est superbement observé ! Amitiés.

dominique 27/05/2015 15:28

Excellent. Non, cela n'a aucun sens.
Mais y a t-il des solutions? Le partage? La justice?
Ce ne sont qu'illusions dans notre humanité, hélas.

Quichottine 25/05/2015 19:23

Hélas, ça en a.
Le monde est fou, et il faut des "regards" comme le tien pour que l'on en prenne conscience.
Merci, Carole.

eva 25/05/2015 09:21

Je suis très admirative devant ton talent de conteuse, et ton regard plein d'humanité sur des "non-évènements" fortuits... des choses qui passent complètement inaperçues pour le commun... Je suis tellement admirative que je suis incapable de commenter ça...

nadia-vraie 24/05/2015 23:05

Bonjour Carole,

Aujourd'hui, on voit toutes sortes de choses sensées, insensées, misère, richesse, malheur ect.

je pense qu'il ne faut pas s'en faire avec tout ça car on y perdrait notre vie.

je te souhaite une belle journée et amicalement carole

mansfield 24/05/2015 21:36

Cela a de toutes manières le sens que la vie peut prendre parfois, celui de l'absurde!

cathycat 24/05/2015 12:57

La vie par les détails... tu as toutes les pièces mais dans le désordre... la vie s'est emmêlé les pinceaux semble-t-il... Belle journée quand même à toi.

Cardamone 23/05/2015 22:02

Du sens, sans doute aucun, mais c'est du grand art d'exprimer avec tant de grâce poétique une si sale réalité sociale.

Nounedeb 23/05/2015 10:38

La poésie n'a pas de sens. De ces détails dérangeants, tu as fait de ton dernier paragraphe un poème.

flipperine 23/05/2015 00:06

certains sont riches et jettent sans compter, d'autres sont pauvres mendient et ramassent ce qu'ils trouvent il y a deux mondes vraiment différents dans notre société

Gérard 22/05/2015 12:52

Pour ta question Carole sur la photo d'hier...ce n'était pas une désaturation , le mime était bien pâle.

Carole 22/05/2015 15:06

Au début j'ai cru à une désaturation très habile. Puis, en réfléchissant, je me suis dit que la texture, elle, était bien "plâtreuse". Merci pour les explications. J'aime bien savoir "comment c'est fait" parce que j'aime moi aussi faire des photos.

Gérard 22/05/2015 12:49

Le gamin en haillons fumant le cigare n'aurait pas de sens non plus

Livia 22/05/2015 12:23

Cela n'a aucun sens !
La misère a toujours malheureusement existé, et n'est pas près de s'éteindre, dans ce monde porté par l'argent!
A bientôt

Mamilouve 22/05/2015 11:56

Oeil pertinent, coeur bouillonnant, tu vois ce que les autres ne veulent pas voir. C'est cela le sens d'un cigare dans la boue et d'un fétu de paille dans les cheveux d'un gamin. Cela sonne d'ailleurs comme une fable : le fétu et le cigare. Tu aurais dû être moraliste. La Fontaine n'a qu'a bien se tenir.

michèle 22/05/2015 10:32

Ton écriture donne de l'allure à ton récit. J'aime quand un récit est livré sans aucune tentative de relier entre eux ses différents éléments apparemment contradictoires. S'ils s'emboitaient à la perfection façon puzzle j'aimerais moins.
De l'extérieur nous ne voyons que se qui se voit ( lapalissade)) en escamotant tous les hasards de vie d'où découlent les petits détails qui en font une histoire °ouverte° très agréable à lire où le lecteur peut exercer son imagination s'il le veut.

Jonas D. 22/05/2015 10:02

Le sens de cela est le sixième qui t'habite et qui te force à regarder vivre ou survivre tes contemporains dans le chaos d'une civilisation intraitable avec les faibles. Je suis heureux que tu sois ainsi car ton regard sur ce monde me rassure sur mes peurs, mes douleurs et mes doutes. Je ne suis pas le seul dans cet état. Jonas

Aloysia 22/05/2015 09:01

Je te confirme que cela n'a aucun sens. Ce monde est une absurdité. Cela dit, Nous, ne sommes pas absurdes et nos sentiments non plus ! Tu étais là au bon moment, et ce qui compte, c'est ce que tu as fait Toi...

almanito 22/05/2015 08:48

Aucun sens en effet cet écart qui se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Mais cela a tout son sens d'en parler comme tu le fais.
Si cela peut choquer qu'un pauvre se promène avec un portable, il faut savoir que des abonnements à quelques euros existent, permettant aux services sociaux de "suivre" les personnes en gardant le contact avec eux, ce qui semble être le cas du jeune homme dont tu parles, et leur permet d'appeler uniquement les secours d'urgence en cas de besoin.

Alain 22/05/2015 07:40

Entièrement d’accord ! Aucun sens… vraiment aucun… Luxe, pauvreté ? Des pauvres qui se baladent avec des portables, des riches qui jettent leurs cigares… Aucun sens ! Et si c’était le pauvre qui avait balancé son cigare ? De nos jours, distingue-t-on les riches des pauvres ? Tout le monde se déguise ?
Personnellement je n’aurais rien pu faire avec cette histoire. A moins que …

Richard LEJEUNE 22/05/2015 07:31

Ce qui habituellement n'a aucun sens pour la majorité des passants affairés prend chez vous, Carole, une importance qui n'a d'égale que celle la décadence avérée d'une société qui a perdu le sens des valeurs ...

Martine 22/05/2015 06:38

Si, ça a un sens. Celui de nous avoir montré du doigt notre société en pleine déliquescence.
Ton regard est important.
Merci Carole
;)

zadddie 22/05/2015 00:57

c'est aussi le genre de choses que je remarque, les deux..

jill bill 22/05/2015 00:50

Bonjour Carole, autrefois papa en achetait une boîte par an et dieu que j'aimais les bagues de ces cigares mis au doigt... oh pas des "barreaux" de luxe, non... je l'aurais regardé comme toi avec ce souvenir en tête, quant au mendiant au GSM... ;-)