Poissons d'avril

Publié le par Carole

Poissons d'avril
Tout à l'heure, j'étais à la bibliothèque. L'une des employées avait un poisson de papier accroché dans le dos. Un petit poisson maladroit dessiné par un enfant.
Bien sûr, puisque nous étions le premier avril.
Je me suis souvenue brusquement de ces premiers avril de "vacances de Pâques", à Guéret, où nous décorions le dos de mon grand-père, rentré pour le déjeuner, de tout un banc frétillant de petits poissons colorés.
Chacun en accrochait en pouffant deux ou trois sur sa veste, tandis qu'il lisait son journal, mais mon grand-père ne paraissait s'apercevoir de rien, même quand les plus petits devaient s'y reprendre à plusieurs fois...
Puis, tandis que nous étouffions à grand-peine nos fous rires, il attrapait son manteau tout chargé de goujons, et il l'enfilait par-dessus sa veste enguirlandée, toujours sans rien remarquer. Avec la même impassibilité il descendait l'allée qui menait à son bureau, tandis que nous guettions à la fenêtre, hurlant de rire, l'envol léger des guirlandes de papier accrochées à ses basques. Lorsqu'enfin nous le voyions pousser la porte du "service", harnaché d'oriflammes ondoyants, notre joie n'avait plus de bornes.
Qu'il est distrait, pensions-nous, qu'il est facile à berner. 
Et nous n'étions pas loin de le croire un peu niais.
Comment aurions-nous pu nous en douter, qu'il était plus fier de sa ribambelle de joyeux alevins que d'autres de leurs décorations ?
Qu'il dirait au bureau, tout content, en décrochant sa pêche : "Tiens, ce sont les gosses qui se sont bien amusés, aujourd'hui".
Comment aurions-nous pu le comprendre, que ces poissons de papier étaient les fragiles hameçons du bonheur accrochés par nos rires d'enfants à sa vie vieillissante ?
Comment aurions-nous pu le deviner, qu'un jour il allait mourir, et qu'il ne resterait plus rien, pas même un rond dans l'eau brouillée, de nos petits poissons perdus dans la grande mare du temps.

Publié dans Enfance

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J
Tant de traditions touchantes qui se perdent... J'aimais ces poissons qui nageaient sur nos dos, pour les y plonger, il fallait caresser le dos des unes et des uns. Un geste utile. Merci. Jonas
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M
" ...les fragiles hameçons du bonheur accrochés par nos rires d'enfants à sa vie vieillissante ? "De fragiles hameçons et des mots si bien agencés pour les évoquer.
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D
Très beau texte plein d'émotions.
Nous aussi, à l'école, on garde nos poissons dans la dos.
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Z
je n'ai connu aucun des mes grands pères..
Que de tendresse en celui ci..
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B
Superbe texte. Merci.
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G
En effet c'était la tradition le poisson de papier dans le dos, et l'exploit revenait à celui qui réussissait à en accrocher un dans le dos d'un agent de la circulation...toute une époque.
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M
Une anecdote émouvante sur l'art si difficile d'être grand père!
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C
Quel joli souvenir ! j'adore ce grand père... j'imagine son rire intérieur lorsque les petits s'y prenaient à plusieurs fois et qu'il devait rester imperturbable pour donner le change...
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A
Quand j'étais instit', les 1ers avril, mieux valait marcher en longeant les murs car les enfants prenaient un malin plaisir à nous mettre des poissons dans le dos et nous n'avions pas forcément l'attitude bienveillante de ton grand-père!
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M
Parce que j'ai l'âge aujourd'hui d'être grand-mère (et que je n'ai pas vu mon Petit Loup ce premier avril), parce que je suis un peu (beaucoup) nostalgique ces jours-ci, ton billet me fait monter les larmes aux yeux. Merci pour ce beau texte de souvenirs sur ton grand-père.
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Q
Quel joli souvenir !
Il y a bien longtemps que je n'ai pas eu de poisson accroché à mon dos...

J'aime beaucoup "Comment aurions-nous pu nous en douter, qu'il était plus fier de sa ribambelle de joyeux alevins que d'autres de leurs décorations ?"

Le temps passe... et il reste des petits poissons mieux que des ronds dans l'eau : tes souvenirs.

Merci pour tout, Carole.
Passe une douce journée.
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O
Quel plume ! excellent ce texte

ps pour Aredius...promis mes pommiers n'auront qu'une peinture de chaux pour unique "traitement"
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C
Ce sera mieux pour les abeilles aussi, je pense ! Je retiens cette idée du traitement à la chaux pour mon propre pommier. Merci.
A
Ah les goujons ! Ils ont disparu des rivière du Périgord vert. Les traitements des pommiers, entre autres, les ont tué. Le goujon aime l'eau propre.
Idem pour les gardèches.
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C
J'en péchais avec mon grand-père, dans la Creuse. J'espère qu'ils n'ont pas trop de pommiers là-bas.
F
ce papy jouait bien le jeu et il était fier de ses petits enfants
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M
Souvenirs tendres d'un charmant grand père
J'ai aimé.. j'aime beaucoup vos partages. Merci
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A
Oh, que c'est beau Carole... ! Comme tu décris bien la scène, entraînant notre propre rire bienheureux en même temps que notre compréhension ! C'est un véritable bonheur que de te lire.
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A
...Et lui, ce grand-père, comment aurait-il pu deviner que plus tard, tu l'évoquerais si tendrement, avec tant d'émotion?
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J
Sourire.... j'aimerais encore tant avoir le mien, merci... JB
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N
Tu as l'art de nous mener d'une coutume enfantine pleine de rires légers à la gravité de la vie. Bravo!
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M
Bonjour Carole,

Oui, comment penser à ces choses si graves lorsque nous sommes de petits diablotins tout tendres et tout naïfs. Mon grand-père, mon père, ont eux aussi étaient décorés d'ablettes et de goujons en papier journal ou papier quadrillé.
Merci Carole
;)
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