La souche et le jet d'eau

Publié le par Carole

La souche et le jet d'eau
Qu'il y avait eu un décès au Jardin, je le savais déjà : j'avais vu en passant le petit tas de bûches, au pied des vieux Centaures de l'allée des camélias.
 
Et voilà que le tronçonné, l'effacé du Jardin, le pourrissant cadavre, c'était lui. Celui qui depuis tant d'années se penchait vers l'étang, fasciné de reflets.
Mort ? Il n'en était pas moins paisible, souche endormie sur ses longues racines, déjà semée d'insectes en marche.
Tout près le jet d'eau s'élançait, retombait, et s'envolait encore, colombe aux ailes ouvertes.
Les grands arbres d'hiver gréés de branches noires portaient dans le vent bleu, comme des caravelles, les nids tremblants là-haut où veille le printemps.
Les chemins du Jardin tournaient et tournoyaient avec l'éternité.
Et les oiseaux couvaient sur les branches du monde les aubes et les ombres éclos comme gémeaux dans tous leurs oeufs pépiants.
 
Il n'y avait finalement de tranchant, de définitif, d'exsangue et de douloureux que cette cicatrice pâle qu'avait laissée la tronçonneuse.
Comme pierre tombale.
Absurdement humaine.
Solitaire elle seule.
 
Il n'y a pas d'arbres morts au Jardin.
On ne tranche on ne saigne on ne couche à terre que les mémoires humaines.
 
11 mars 2015

Publié dans Nantes

Commenter cet article

philae 03/05/2015 18:13

très bucolique
si vous le souhaitez ma communauté douce France vous attend !

Carole 03/05/2015 23:12

Merci. Mais je ne sais pas du tout comment on entre dans ces nouvelles communautés. Je vais regarder.

flipperine 16/03/2015 15:41

que c'est triste quand il faut abattre un arbre, beaucoup y perdent leur point de repères

saravati 14/03/2015 19:53

Ce texte est d'une beauté à couper le souffle et l'on partage votre émoi au pied des ombres presque mortes.

Adamante 13/03/2015 20:25

Nous en voyons disparaître de ces amis silencieux que l'on croise comme s'ils devaient durer toujours. Le paysage se transforme, un temps il manque quelque chose, puis un jour la mémoire faiblit. Rien ne dure.

mansfield 13/03/2015 18:56

Comme c'est joliment dit, de l'arbre ne reste qu'un souvenir d'invincibilité, juste un souvenir!

Martine 13/03/2015 02:36

Un arbre mort, est utile pour tout un petit monde. S'il n'est pas dangereux pour les passants, autant le laisser tranquille. Il est vrai, que certains trouvent que ça dépare le paysage... Ah! cet amour de l’ordre!
Beau texte comme toujours
Merci chère Carole
;)

FAN 12/03/2015 18:27

Bravo, l'on nous dirige sur l'article avec le "commenter cet article" en cliquant sur le titre!!! ce matin, j'avais pas bien lu!! Pauvre arbre, je suis toujours triste lors de la mort d'un arbre!!qu'avait-il de gênant? la vue sur le jet d'eau, était-il malade!! SNIFF!! BISOUS FAN

Carole 12/03/2015 21:32

Très compliqué en ce moment de gérer les commentaires sur OB !

Catheau 12/03/2015 16:45

Un beau tombeau de mots pour un bel arbre.

Aloysia 12/03/2015 16:16

C'est vrai, ta dernière phrase dit tout : seule la mémoire est blessée....

Carole 12/03/2015 21:33

Nous sommes les seuls à mourir, en fait, le monde, lui, se transforme, et continue.

Quichottine 12/03/2015 15:17

Qu'ajouter ?
Je crois que toi seule pouvait nous "dire" tout cela.
Merci, Carole.

Carole 12/03/2015 21:33

Merci Quichottine

almanito 12/03/2015 13:21

Etrangement, surtout à la fin de ce texte si poétique, je pense à toutes ces œuvres d'art décapitées, massacrées, "couchées à terres" ces derniers jours...

Jonas D. 12/03/2015 11:34

Quoiqu'il arrive, nos scies, nos bétons et nos rails seront impuissants devant ce qui composent le monde qui nous héberge. D'autres arbres prendront la place de celui-ci alors que nos os auront disparus depuis longtemps. Jonas

Richard LEJEUNE 12/03/2015 10:34

J'épingle :

"Les grands arbres d'hiver gréés de branches noires portaient dans le vent bleu, comme des caravelles, les nids tremblants là-haut où veille le printemps.
Les chemins du Jardin tournaient et tournoyaient avec l'éternité.
Et les oiseaux couvaient sur les branches du monde les aubes et les ombres éclos comme gémeaux dans tous leurs oeufs pépiants."

SUPERBE !

Digne des plus grands poètes prosateurs ...

Carole 12/03/2015 19:04

Merci Richard, c'est si gentil !

Catheau 12/03/2015 08:40

Un beau "tombeau" de mots pour un arbre aimé.

Nounedeb 12/03/2015 08:37

"On" n'aime pas vraiment la nature, puisqu'"on" ne l'aime que "propre", pas de mauvaises herbes, pas de mauvaises odeurs. Bien lisse. Surtout pas dérangeante. Alors l'évocation de la mort, même si c'est celle d'un arbre...

Anne-Marie 12/03/2015 08:26

Contente de retrouver tes jolis textes. Ton "installation" a l'air bien laborieuse mais, contrairement à cet arbre terrassé, toi tu plies mais ne romps pas...

Carole 12/03/2015 21:36

Hum... je commence tout de même à fléchir...

marine D 12/03/2015 08:05

Il reste là et on l'imagine, ce bel arbre qui se mirait dans l'eau ! Merci pour ce beau texte et cette image
Bonne journée

jill bill 12/03/2015 07:34

Eh oui eux aussi un jour ou l'autre... et lui enlever le pied de la terre n'est pas chose simple... surtout vu sa taille, alors qu'il repose en paix là dans son reste.... merci, jill