La brisure

Publié le par Carole

La brisure
Il pleuvait. A verse et à tristesse.
Tout près de la statue veillaient ces canards bruns.
De la même couleur exactement que la forme de pierre. Et comme elle immobiles au-dessus du bassin où ricochait l'averse.
C'était une si belle harmonie, un si délicat camaïeu de silhouettes et de nuances, que je me suis arrêtée. Un bon moment j'ai admiré, trempée, ce tableau du jardin sous son glacis de pluie.
Une image très pure, très heureuse, d'une grâce réconfortante, dans la boue d'un jour d'ombre.
 
Soudain j'ai vu la jambe brisée de l'enfant dans les bras de sa mère.
Le moignon ouvert du genou.
Et cette femme hallucinée, qui le tenait dans ses bras sans rien savoir, et se penchait trop loin, souriante, fascinée par sa propre image tremblante.
Tandis que le miroir piqué de pluie se déchirait comme un cri qu'on étouffe.
 
C'est si souvent ainsi : on admire l'harmonie. La grâce nous séduit. Le bonheur, d'un peu loin, nous semble si parfait. Ce n'est qu'après qu'on la remarque, la fêlure, la blessure.
La brisure. 

Publié dans Fables

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dominique 07/03/2015 13:37

J'ai envie de dire simplement "j'aime". Mais avec la mode des "likes" de facebook et autres médias dits sociaux, je vais éviter ces raccourcis.
Comme très souvent, en lisant vos textes, je me mets à réfléchir. Il y a je crois deux catégories de personnes vis à vis des fêlures.
-Les gens malheureux. Ceux-ci ne voient rien d'autre que la fêlure, le petit défaut. Devant un splendide coucher de soleil, dans un bord de mer de rêve, ils ne vont voir que le petit gobelet de plastique qu'un mal élevé a laissé trainer sur le sable.
- les gens heureux ou doués pour le bonheur. Ceux là sont capable de passer outre la fêlure et vont apprécier le reste.
Ils sont tristes à mourir ceux qui vont juger un repas infect parce qu'il y a une petite tache sur la nappe.

Quichottine 05/03/2015 11:33

C'est si vrai !
Comme toi, je n'avais pas d'abord vu la brisure... et je suis restée émue devant tes mots.
Merci, Carole.

flipperine 03/03/2015 18:03

une image apparaît et toutes les beautés vues auparavant s'envolent

Lorraine 03/03/2015 16:43

La beauté de l'image, si bien rendue par ta photo, n'en est pas moins porteuse d'une fêlure d'abord invisible, et néanmoins définitive. Merci de nous emmener au-delà du visible, chère Carole!

Bonheur du Jour 02/03/2015 13:42

Nous avons tous des brisures. Les cicatrices sont parfois invisibles mais elles continuent à tirer sur la peau.
Bon courage.

Marie Bland 02/03/2015 08:51

Une statue très originale

zadddie 02/03/2015 00:14

c'est très beau..

Createrres 01/03/2015 19:52

Une jolie image et j'aime ta réflexion. En tous cas cette statue est originale et avant d'être cassée sans doute par le gel elle était fort harmonieuse.
Je ne me suis pas faite à la nouvelle version d'ob et j'ai émigré, ce serait gentil de me suivre sur
http://terresetpigments.blogspot.fr/
Aude Terrienne, maintenant Créaterres (mon pseudo sur le blog terres et pigments.

Carole 01/03/2015 22:41

Merci de me donner ce lien. Tant de gens ont quitté OB que je n'arrive plus à m'y retrouver. Je prends note.

hamza 01/03/2015 19:09

Comme toujours j eprouve de la satisfaction a lire tes textes qui sont merveilleux. Quel plaisir a lire et relire. sincerement - continue et merci encore.

Carole 01/03/2015 22:44

Merci Hamza, c'est toujours un plaisir pour moi. Non : un bonheur !

Catheau 01/03/2015 17:15

"N'y touchez pas, il est brisé...", écrivait le poète. Merci de nous dire si justement la fragilité et la vulnérabilité du monde.

Aloysia 01/03/2015 11:10

Moi aussi je vois la grâce et la beauté... Même la pluie est beauté ! Pourquoi être déchiré d'une brisure imaginaire ? La Vénus de Milo est-elle plus triste parce qu'elle n'a pas de bras ? Pourquoi souhaitons-nous qu'elle en ait... ? La brisure n'existe que dans la tête... :)

Richard LEJEUNE 01/03/2015 09:46

La blessure est toujours plus proche qu'on ne le croit ...

almanito 01/03/2015 08:54

Les apparences sont souvent trompeuses et le bonheur parfait n'existe pas.
Pourtant c'est vrai que cette surprenante harmonie des couleurs frappe dès le premier coup d'œil.

Cristophe 01/03/2015 08:28

Explication :
Les canards font partie de l'œuvre du sculpteur, de l'histoire qu'il a voulu raconter. L'histoire : les canards affamés ont arraché et mangé la jambe de l'enfant, la mère stupéfaite en reste figée et regarde les morceaux de jambe passer dans le gosier des canards.

Anne-Marie 01/03/2015 08:08

La faille peut-aussi donner plus de valeur à l'harmonie, la rendre"humaine" en quelques sortes...

mansfield 01/03/2015 07:52

Comme si au fond on ne voulait voir que le beau, l'harmonie et oublier le reste, au moins pour un moment et croire à la grâce de l'instant! Un moyen, vital, de se ressourcer!

Miche 01/03/2015 03:47

Parfois c'est l'inverse qui se produit...

jill bill 01/03/2015 01:04

Je ne connais pas cette espèce de canards qui s'harmonisent avec cette mère à l'enfant amputé.... ni les uns ni les autres sont dérangés par la pluie... ;-) Si tu n'avais précisé je ne l'aurais vu cet enfant boiteux, merci, jill

Adamante 01/03/2015 01:00

L'harmonie tient donc dans une vue d'ensemble contredite par le détail, c'est très vrai dans ce cliché, une fois repéré on ne voit plus que ce moignon, d'un brun trop clair, trop présent.