A quai

Publié le par Carole

A quai
Un quai désert et sombre. Sur l'unique banc de fer, une femme s'assied. Agée, usée, pauvres savates aux pieds, manteau gris pauvreté sur ses épaules maigres. L'air dur, hostile. Elle mâche on ne sait quoi comme on mâcherait un mauvais coup.
J'attends la suite.
Voilà, il entre en scène en boitillant, il la suivait. Encore plus vieux, encore plus gris, encore plus pauvre, pitoyable et voûté, il s'approche lentement de la femme. Il lui demande quelque chose à l'oreille, et, comme il murmure à la façon des sourds et des acteurs, j'entends nettement que c'est "un peu d'argent".
Elle jubile.
— Non ! T'as qu'à travailler.
L'homme s'éloigne, tête basse, l'air honteux, résigné. Elle a cessé de remâcher, et crache maintenant son sourire de triomphe. Puis, quand le train s'arrête pour la prendre, elle grimpe alertement, rajeunie de mépris. Lui reste tout là-bas, au bout du quai, de plus en plus fatigué et voûté, à regarder de loin. 
 
Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu l'impression qu'ils se connaissaient bien, ces deux-là. Que sans doute ils l'avaient souvent jouée, cette scène étrange, grotesque et brutale comme une bribe de Beckett. Un sketch écrit d'avance par l'éternelle humanité, où elle aurait été le maître et lui l'esclave. Deux rôles d'ailleurs parfaitement interchangeables. Aussi misérables l'un que l'autre, évidemment.

Publié dans Fables

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eva 20/03/2015 10:00

J'ai cru que c'était un vieux couple... C'en est un, en quelque sorte...

Catheau 19/03/2015 09:17

Le rhinocéros est sur le mur, mais ces deux-là, hélas, ont déjà "capitulé" ! Ionesco aussi eût aimé ce texte !

flipperine 18/03/2015 00:25

une drôle de vie tout de même

mansfield 17/03/2015 20:21

Tranches de vies, tranches de nos vies, ne sommes-nous pas nous aussi parfois méprisants, misérable, condescendants? Ca se voit moins bien sûr...

Lorraine 17/03/2015 08:57

Comme il est douloureux ton billet, chère Carole! Et juste.C'est cette vérité criante dite avec tes mots qui me bouleverse. La pauvreté, la mendicité, m'ont toujours fait mal, quelque chose en moi crie "Non". Crie: "Pourquoi?". Jeunes ou vieux, ils sont là, assis sur le sol, Leur sébile discrète tend la main. J'y pose discrètement une pièce et un sourire. Et je m'éloigne, triste et ne sachant que faire.
Lorraine

NanyFran 17/03/2015 05:52

Beau texte, merci pour ce partage.
Bon mardi.

Carole 19/03/2015 01:29

Merci Nanyfran !

hamza 16/03/2015 17:09

Comme toujours j'éprouve du plaisir à lire tes textes - bon courage

Carole 17/03/2015 01:15

Merci Hamza. Je m'habitue peu à peu.

dominique 16/03/2015 14:28

Très bon, comme toujours. Gros plaisir de vous lire. Mais je reste dubitatif.. Est-ce bien dans "fables" que ça va, ce texte là?

Carole 16/03/2015 14:40

Oui, bonne question. Qui vaut aussi pour d'autres articles. Il va falloir que je fabrique une nouvelle "catégorie". Mais avec le nouveau fonctionnement d'overblog, je vais encore devoir m'initier...

zadddie 16/03/2015 11:44

là j'ai parfaitement visionné cette petite histoire courte....Un bijou de court métrage que tu nous a écrit là...

Carole 16/03/2015 14:41

J'aime bien ton idée de court-métrage. J'avais pensé à une scène de théâtre. Du Beckett, passé au noir de la vie réelle.

Aloysia 16/03/2015 09:44

Remarquable, en effet, cette disposition du décor et des personnages comme une scène de théâtre ; et ton rhino au pochoir est réellement une trouvaille ! Encore un très beau texte, Carole.

Carole 16/03/2015 14:42

Le rhino a été pris dans un autre contexte. Mais je l'aimais bien comme symbole d'une violence latente. Merci Aloysia.

almanito 16/03/2015 09:09

Bien sûr, la haine et le mépris existent dans toutes les couches de la société, pourquoi l'extrême misère serait-elle "compensée" en quelque sorte par une force d'âme exemplaire faite d'amour et de solidarité?

Carole 16/03/2015 14:44

Non, pas du tout, en effet. Et comme les masques tombent, l'hypocrisie n'étant plus nécessaire, c'est souvent encore plus dur.

Anne-Marie 16/03/2015 09:05

Jubilerait-on de trouver sur sa route plus malheureux, plus pauvre, plus malade que soi? Le "bonheur" serait-il fait, autrement dit, d'une somme des malheurs qu'on n'a pas?

Carole 16/03/2015 14:46

Parfois. Mais je ne veux pas généraliser. Il y a bien des façons d'être humain. Et de meilleures aussi, même dans les "bas-fonds" (comme aurait dit Gorki, qui aurait pu aussi être une référence ici).

Cristophe 16/03/2015 08:22

Elle allait le revoir le lendemain sur le même quai, et exceptionnellement le soir-même, devant le théâtre où elle allait voir un spectacle d'après Victor Hugo, Les Misérables.

Carole 16/03/2015 14:46

Un spectacle qui se donne assez souvent dans nos rues, en fait.

Quichottine 16/03/2015 08:15

Ils me font toujours de la peine...
Peut-être parce que demain est toujours incertain et que j'ignore ce que je serai à ce moment-là.
Passe une douce journée Carole.

Carole 16/03/2015 14:46

De la peine, aussi, oui.

Richard LEJEUNE 16/03/2015 08:07

"Rôles interchangeables" et "misérables" : tout est dit !
Malheureusement ...

Carole 16/03/2015 14:47

Eternellement ? Mais je suis sans doute du genre pessimiste...

jill bill 16/03/2015 00:27

Bonsoir Carole, à mon avis quelques sous pour aller picoler.... et la dame dans son marre de lui reste impassible... dans la vie on ne croise pas que la beauté, il y a aussi de la laideur, de pauvres vies, merci...

Carole 16/03/2015 00:38

Des rapports de pouvoir et de haine très brutaux, même chez ceux qu'on voudrait plaindre. Le pauvre petit théâtre de l'humanité, avec ses mauvais rôles.